Top 10 : William Friedkin

À bientôt 80 ans, William Friedkin est loin d’être le has-been avec lequel le scénariste de Basic Instinct Joe Esztheras refusait de travailler dans les années 90. Le cinéaste américain n’a jamais reçu autant d’hommages que ces dernières années. Friedkin lui-même serait bien en mal d’expliquer les raisons de ce tardif regain d’intérêt pour l’une des plus fameuses têtes brûlées du Nouvel Hollywood. Une seule chose est sûre : il semble ravi de pouvoir disserter avec les nouvelles générations sur sa carrière, ses films, l’état du cinéma américain et du monde en général. Fan des réseaux sociaux, cet autodidacte forcené est le premier promoteur des ressorties de ses films, de Sorcerer, qui bénéficiera enfin en décembre prochain d’une édition Blu-ray, à French Connection, de retour ce 19 août dans plusieurs salles françaises dont le Grand Action, qui lui consacre une rétrospective.

« Une grande gueule incorrigible passionnée par les personnages sur le fil du rasoir. »

Né à Chicago en 1935, William Friedkin, que l’on a fini par surnommer « Hurricane Billy », n’a pas attendu longtemps avant de pouvoir grimper les échelons derrière la caméra : il n’a que 27 ans lorsqu’il réalise son premier documentaire pour CBS, The People vs Paul Crump, qui entrera dans les mémoires pour avoir aidé un condamné à mort à voir sa peine commuée. Le jeune (et parfois arrogant) Bill rongera ensuite pendant des années son frein dans la petite lucarne, tournant par exemple un épisode de The Alfred Hitchcock Hour, avant de faire ses débuts, un peu par chance, au cinéma, avec Good Times, film musical bricolé avec le couple Sonny & Cher. Il deviendra par la suite l’un des plus jeunes metteurs en scène à gagner l’Oscar (ce sera pour French Connection) et fera le bonheur des comptables de Warner Bros en signant L’Exorciste, qui continue de rapporter des millions au studio aujourd’hui encore. Séducteur patenté, cultivé et jamais avare d’une anecdote (son autobiographie est à ce titre incontournable), grande gueule incorrigible passionnée par les personnages sur le fil du rasoir, il connaîtra une douloureuse traversée du désert, avant de renaître de ses cendres, avec un bagout cinématographique intact, à l’occasion de Bug et Killer Joe. Et ce n’est pas fini : il est annoncé à la réalisation d’un nouveau thriller, l’adaptation du roman mafieux de Don Winslow L’hiver de Frankie Machine en lieu et place d’un estimé collègue, Martin Scorsese. Tout ça méritait bien un top 10, non ?

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10. Traqué

Top 10 : William Friedkin

La décennie 90 a ressemblé à une période de convalescence pour Friedkin, entre productions télévisuelles plus (12 hommes en colère) ou moins (Jailbreakers) prestigieuses, un sous-Basic Instinct (Jade) et un film sportif oublié (Blue Chips). Une période assez triste, dont on ne retiendra que la polémique autour de la xénophobie supposée de son film de guerre L’enfer du devoir. À bien des égards, Traqué est un film de renaissance : un survival à la linéarité anachronique, ramassé, brutal et abstrait, bref un film où Tommy Lee Jones apparaît comme un coq en pâte. Dans une variation martiale du Fugitif, il joue un ancien sergent instructeur solitaire, obligé de sortir de sa tanière pour traquer son ancien élève, un barbouze traumatisé par la guerre, joué par un Benicio del Toro possédé. Film bancal (certaines coupes de montage sont étranges) mais stressant, spectaculaire sans être commercial (le film débute dans une ambiance de fin du monde au Kosovo !), Traqué atteint dans son dernier acte une forme d’animalité pure. Les dialogues deviennent superflus et l’environnement suffit à définir les pulsions de ses deux personnages principaux, qui ont dû se soumettre à leurs instincts animaux pour mieux servir leur pays. La guerre, selon Friedkin, est une affaire d’animaux enragés.


9. The Brink’s Job

Top 10 : William Friedkin

Des comédies, Friedkin en a fait peu dans sa carrière. Considérant le tempérament du bonhomme et la sécheresse forcenée de son style documentaire, le réalisateur n’est pas le premier vers lequel les producteurs se tournent pour une franche marrade. C’est pourtant en répondant une commande, quelques années après l’échec de Sorcerer, que Friedkin réalise The Brink’s Job (alias Têtes vides cherchent coffres pleins en VF, mais passons…), une comédie en costumes inspirée du véritable braquage de la Brinks en 1950. L’aspect comique de la chose vient du fait que les braqueurs en question étaient des truands à la petite semaine, pas du tout intimidés par la réputation de la société. Friedkin rassemble pour l’occasion un casting à la Cassavetes (Peter Falk et Gena Rowlands jouent le couple principal) pour un film méconnu et pourtant réjouissant, toujours empreint d’un certain réalisme – certains des véritables braqueurs ont participé au projet -, mais indéniablement léger dans l’esprit. Définitivement plus conseillable que le faiblard Deal of the Century, qu’il signera quelques années plus tard.


8. Le sang du châtiment

Top 10 : William Friedkin

Enterré avant même sa sortie pour des raisons administratives, Rampage, ou Le sang du châtiment en VF, demeure l’un des longs-métrages les plus sous-estimés de Friedkin, en raison des difficultés pour quiconque de s’en procurer une copie décente (seulement disponible… en VHS !). Basé sur l’histoire vraie du serial killer Richard Case, ce thriller glacial et nihiliste pré-Silence des agneaux s’attarde moins sur le côté suspense (le tueur Charles Reece, qui tue femme et enfant avec un détachement effrayant, va-t-il être attrapé ?) que sur les questions éthiques qui font surface lors de son procès, avec le procureur Fraser (Michael Biehn). Sur quelles bases médicales peut-on déclarer un psychopathe légalement fou, et donc l’exonérer de toute responsabilité ? La peine de mort a-t-elle un sens dans ce genre de cas extrêmes ? Friedkin avait traité la question lui-même dans son premier documentaire, et semble toujours partagé sur la question : Rampage est célèbre pour avoir été remonté par son réalisateur, les deux versions prenant dès lors successivement parti pour et contre la peine capitale. Cela ne rend pas le film plus ou moins parfait, mais suffit à démontrer qu’au sein du genre, le réalisateur nageait là encore à contre-courant du résultat attendu.


7. Bug

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L’uppercut qu’a représenté Bug à sa sortie a au moins permis de rappeler que Friedkin était mine de rien un spécialiste des adaptations de pièces de théâtre. Sa carrière au cinéma avait en effet débuté sous le patronage de Harold Pinter, pour lequel il avait adapté The Birthday Party, avant de se tourner dans la foulée vers The Boys in the Band. Ici, c’est l’auteur Tracy Letts qui collabore avec lui pour une plongée terrifiante dans les ténèbres, entre les quatre murs d’une chambre d’hôtel perdue dans un enfer déserté du sud des États-Unis. La révélation Michael Shannon, qui avait déjà joué la pièce dans les années 90, livre une performance estomaquante dans le rôle de Peter, un paranoïaque persuadé qu’une expérience militaire l’a transformé en cobaye dont la peau serait recouverte d’insectes invisibles. Fou ? Ça oui, mais le côté inquiétant de Bug vient du fait que cette paranoïa contamine une femme fragile (Ashley Judd, méconnaissable), et que leur confinement dans un lieu clos sert de catalyseur à une escalade invraisemblable dans la folie. Friedkin transfigure ici un texte déjà bien frappé grâce à une mise en scène qui génère toujours plus de malaise et de peur. Une thérapie de choc !


6. Cruising

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L’un des tournages les plus tumultueux qu’ait connu Friedkin, Cruising lui permit, à la fin des années 70, de faire à nouveau équipe avec son ami producteur de French Connection, Phil d’Antoni, pour un autre polar new-yorkais. Mais une fois encore, Cruising n’a rien d’un film confortable et grand public, malgré la présence en tête d’affiche d’Al Pacino. Basé sur une affaire réelle, il plonge tête baissée dans le milieu des bars gays tendance BDSM, avec un tel degré de « véracité » que Friedkin fut obligé de couper 40 minutes de métrage (sur lesquelles un certain James Franco fantasmera des années plus tard pour en tirer… un film, Interior. Leather. Bar.) pour éviter d’être classé X. Pacino joue un flic hétéro infiltré chargé de découvrir qui est le tueur de gays qui sévit dans la ville, mais cette mission qu’il accepte à contrecœur finit par déteindre sur sa personnalité. L’acteur reniera le film, attaqué vivement par la communauté gay (au point qu’il était parfois impossible d’enregistrer le son sur le tournage, à cause des protestations !), mais la fascinante ambigüité du récit, à mi-chemin entre réalité et cauchemar, demeure intacte.


5. Killer Joe

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Quelques années après Bug, et la réalisation de quelques épisodes des Experts avec son ami William Petersen, Friedkin décide de s’attaquer à un autre texte de Tracy Letts, tout aussi marqué par une ambiance redneck à couper au couteau. Il s’agit bien entendu de Killer Joe, un film noir crasseux et provocateur, qui ausculte avec un sens consommé du détail les bas-fonds de l’Americana moderne : illettrée, perverse, avide d’argent et de domination. Bref, un purgatoire tout aussi désespérant que le motel de Bug, parfaitement conçu pour épouser le cinéma ambigu de Friedkin. Il fait de Matthew McConaughey un flic doublé d’un tueur à gages reptilien, loup cruel au milieu d’une bergerie de tarés, où vivotent un beau-père simplet, une mère vorace et une jeune vierge égarée : les personnages d’un petit théâtre cruel, tellement cruel. C’est bien simple : Friedkin a transformé notre vision d’un pilet de poulet de manière aussi perverse qu’il l’avait fait avec un crucifix dans L’Exorciste. Décapant, et magistral.

Lire la critique de Killer Joe


4. French Connection

Top 10 : William Friedkin

De l’aveu même de son metteur en scène, French Connection n’était pas destiné à recevoir une pluie de récompenses et à entrer dans l’Histoire comme l’un des jalons du Nouvel Hollywood. La production compliquée (trois ans !) de ce qui était à l’époque un projet avant-gardiste transforma un sujet de cinéma en or (le démantèlement de la fameuse mafia marseillaise par deux flics de la vieille école new-yorkaise) en un précipité stylistique d’un vérisme jusqu’alors jamais vu. Friedkin était devenu l’ami proche des véritables protagonistes de l’histoire, et cette proximité infuse French Connection et lui confère tout son ton « rude », dépourvu de vernis glamour. Le dénouement envoyant Gene Hackman / Popey Doyle dans un hors-champ indéfini, à la frontière entre justice et folie, fut une idée de génie parmi d’autres, tout comme le casting « par accident » de Fernando Rey dans le rôle de Charnier, ou le tournage à la fois méticuleux et invraisemblablement dangereux de la course-poursuite sous le métro aérien. Pour toutes ces raisons, et malgré les années qui passent, French Connection reste un classique incontournable.


3. Police Fédérale Los Angeles

Top 10 : William Friedkin

Moins réputé que son coup d’éclat oscarisé, Police Fédérale Los Angeles n’en est pas moins une pièce maîtresse de l’œuvre de Friedkin. Celle où, plus encore que dans French Connection, son amour des personnages de flics  borderline, suicidaires et autodestructeurs, explose au grand jour. Dans cette libre adaptation du livre de Gerald Petievich sur les Services Secrets américains, le « héros », Richard Chance, joue les gardes du corps un soir puis traque des faux-monnayeurs le lendemain, dans une Californie eighties irradiée par le soleil, sous l’influence esthétique de Deux flics à Miami. William Petersen joue ce personnage macho et inconscient, qui confond instinct et incompétence, avec une intensité aussi impressionnante que Willem Dafoe. La révélation des Rues de Feu hypnotise dans le rôle d’Eric Masters, psychopathe faux-monnayeur adepte de l’autodafé, et principal vecteur de l’ambiance homo-érotique du film, sans doute le plus ambigu des buddy movies. Police Fédérale Los Angeles comporte aussi une course-poursuite d’anthologie, tournée en six semaines sur un tronçon d’autoroute, où Chance et son partenaire jouent leur vie à contresens ! Un symbole clair de la subversion que Friedkin tentait alors d’apporter à un genre codé.


2. L’Exorciste

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Plus de 30 ans après sa sortie, l’ombre de L’Exorciste plane sur la carrière de Friedkin comme une forme de malédiction : il est probable que la postérité retiendra avant tout de son auteur qu’il est le réalisateur de ce film définitif sur la possession démoniaque. Le tournage de l’adaptation du best-seller de William Peter Blatty est devenu aussi célèbre que les légendes qui ont entouré la sortie de ce film, dont l’improbable triomphe prit tout le monde par surprise. Le plus incroyable est que malgré les parodies, les imitateurs et les bidouillages numériques approuvés par Friedkin, L’Exorciste, tout du moins dans sa version d’origine, reste un film d’horreur intransigeant qui n’a rien perdu de son pouvoir évocateur. Le réalisateur trentenaire avait alors les pleins pouvoirs pour apposer sa vision sur un film de genre à gros budget : le prologue irakien, les scènes blasphématoires avec Regan, les plans subliminaux de démons, l’éprouvante scène de l’hospice… Le public retient les catapultes à vomi et la tête qui tourne, mais derrière les maquillages de Dick Smith et les effets spéciaux (impressionnants pour l’époque), il y a toujours ce long-métrage inconfortable, au montage bluffant, d’une audace stylistique sidérante pour un film supposément « commercial ».


1. Sorcerer

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« De tous mes films, Sorcerer est le seul auquel aujourd’hui encore je ne changerais rien ». Il l’a maintes fois répété, et sa restauration récente a permis à un public de plus en plus nombreux de le vérifier : Sorcerer, derrière sa réputation de film maudit, est bien le chef d’œuvre qui aurait dû faire définitivement entrer William Friedkin dans l’Histoire, si le destin (et un certain George Lucas) n’en avait pas décidé autrement. Remake crépusculaire du Salaire de la peur envisagé sous un angle panthéiste et désenchanté à la John Huston, Sorcerer est l’Apocalypse Now de son auteur : une aventure marmoréenne, où une équipe inconsciente du danger s’abandonne dans la réalisation d’un film qui menaça longtemps de les submerger. Des plans incroyables, Le convoi de la peur (titre français) en contient des centaines, mais il ne se résume pas à une accumulation de défis physiques et visuels, et à une narration éclatée qui s’équilibre miraculeusement à mi-parcours. Avec ces quatre anti-héros convoyant des cargaisons d’explosifs à travers la jungle, c’est à un résumé de sa vision du monde que nous convie l’éternel pessimiste Friedkin : des alliances fragiles, des obstacles insurmontables, une rage de vivre inarrêtable, mais au bout du compte, c’est le Destin, absurde et imprévisible, qui nous rattrape tous. Fascinant, impressionnant, hypnotique, Sorcerer est une expérience à vivre, après avoir été reléguée pendant des décennies au purgatoire.

Lire notre dossier spécial Sorcerer


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