Alors que l’on pourrait penser avoir épuisé le filon des films en costumes situés pendant l’Occupation allemande, parce que demeure cette impression tenace que tout a été dit, raconté en long et en large sur cette période, voilà qu’arrive sur nos petits écrans Trahisons (alias The Exception en VO, un titre qui ne se comprend lui qu’une fois le film découvert), qui met en lumière de manière romancée un épisode méconnu de l’Occupation hollandaise. Un pays qui, le saviez-vous, abrita pendant plusieurs décennies le Kaiser Guillaume II, en exil après la fin de la guerre 14-18 dont il fut plus ou moins directement à l’origine. Le dernier Empereur qu’ait connu l’Allemagne vécut assez longtemps pour voir émerger le IIIe Reich, et, on s’en doute, se trouva peu d’atomes crochus avec le régime nazi, malgré son antisémitisme galopant. S’il n’est pas question de retracer la vie de ce personnage ambigu dans Trahisons, il est bien le point d’ancrage le plus fascinant de ce film d’espionnage feutré tirant une bonne partie de son efficacité de ses personnages idéalement tragiques.

Trahisons se déroule aux premières heures de la Seconde Guerre Mondiale, alors que Hitler prend sa propre armée par surprise en choisissant d’envahir la Hollande et la Belgique. Le capitaine Brandt (Jai Courtney), un officier de la Wehrmacht, sanctionné au moment de l’invasion de la Pologne, se voit assigné à la protection de Guillaume II (Christopher Plummer), qui vit reclus avec son proche entourage dans un manoir aux Pays-Bas. Dès son arrivée, Brandt s’éprend de la nouvelle femme de chambre juive, Mieke (Lily James), bravant ainsi les règles du lieu qui veulent que les « employés » n’aient aucune relation physique. Cette relation interdite sera bientôt le cadet des soucis de l’officier allemand, qui apprend qu’un espion de la résistance s’est infiltré chez l’Empereur pour l’assassiner, et que le chef de la SS, Heinrich Himmler (Eddie Marsan) a prévu une visite chez le Kaiser avec une idée derrière la tête…

L’Empereur et l’assassin

Même si l’action se déploie à l’occasion dans de petits villages et paysages de campagne hollandais, Trahisons possède tous les ingrédients d’un huis-clos à ciel ouvert (et non d’un film de guerre pétaradant, comme essaie de le faire croire la jaquette). Il est peu surprenant d’apprendre que le réalisateur David Leveaux est un homme de théâtre faisant ici ses débuts derrière la caméra, tant le long-métrage transpire un amour des acteurs et des dialogues lourds de sens contrastant avec une direction artistique assez pauvre. De facture très, voire trop classique dans sa mise en scène, au point de friser la maladresse lors de moments-clés (la rencontre nocturne entre Brandt et Mieke, par la grâce d’un champ /contre-champ affreusement statique et du regard de bovin anesthésié de Jai Courtney, fait démarrer la relation amoureuse au cœur du scénario de bien étrange manière), Trahisons peut compter sur un parterre de comédiens au diapason d’une histoire faisant efficacement s’entremêler rebondissements feuilletonnesques et cours d’Histoire accélérés. Si l’on raille souvent (et à raison) le jeu limité de Jai Courtney, l’acteur australien se sort avec les honneurs d’un rôle d’officier étonnamment fragile et tiraillé entre son devoir et ses sentiments. Confrontée aux mêmes dilemmes cornéliens, et poussé par la rage du désespoir, Lily James (Baby Driver, Downton Abbey) livre une prestation plus sensible et à fleur de peau. Ben Daniels (Rogue One), en aide de camp aussi loyal qu’impitoyablement pragmatique, Janet McTeer, en épouse autoritaire impatiente de sortir d’exil, et l’impeccable Eddie Marsan, dans le rôle logiquement glaçant d’Himmler, ont tous l’occasion de briller à leurs côtés, mais au final, c’est inévitablement Christopher Plummer qui vole tranquillement chaque scène où il apparaît.

Dans la peau du Kaiser, le comédien octogénaire propose une variation complexe du rôle nominé aux Oscars de milliardaire sans état d’âme qu’il tiendra ensuite dans Tout l’argent du monde. Avec son charisme de vieux lion capricieux, aigri par une défaite qui l’a isolé dans un purgatoire aux allures de dérisoire vestige d’un autre siècle, Guillaume II fait partie de ces personnages fascinants parce que balayés de leur vivant par l’Histoire. L’épilogue en forme de happy end inattendu (surtout dans un tel contexte) de Trahisons permettrait presque de lui offrir, par le biais de la fiction, une forme de rédemption. Mais le film fonctionne en fait surtout parce que l’Empereur déchu est confronté, au même titre que le capitaine blessé ou l’espionne prête à se sacrifier, à des choix qui vont questionner sa loyauté et ses valeurs morales. Un personnage royal, certes, mais humain avant tout.