Le Transperceneige : la bataille du rail

An 2031. La Terre est entrée dans un nouvel âge glaciaire causé par un produit développé par l’homme, le CW7 pour lutter contre le réchauffement climatique. Désormais, les rares survivants de cette apocalypse vivent réfugiés à bord d’un train faisant le tour du globe depuis 17 ans. Au cœur de cette mini-société, l’espace se partage entre les premières classes, qui ont accès à tous les avantages de la tête du train, et les autres, tassés dans les derniers wagons, et qui n’ont qu’une seule idée en tête : renverser son créateur, Wilford, et prendre le contrôle de la machine. Son nom : le Transperceneige…

Dans une année marquée par une abondance de productions SF plus ou moins réussies, mais quasiment toutes tirées de scénarios originaux, Le Transperceneige parvient à être le plus inattendu du lot bien qu’il soit adapté d’une BD française sortie en 1983. C’est un projet que ceux qui suivent Bong Joon-Ho (les formidables Memories of Murder, mètre étalon du polar coréen, et The Host) attendaient de pied ferme depuis plusieurs années. Fan déclaré des albums imaginés par Jean-Marc Rochette et feu Jacques Lob (auquel succédera Benjamin Legrand en 1999), le réalisateur a mis les mains dans le cambouis pour produire à grands frais – 40 millions de dollars, de loin le plus gros budget débloqué pour un film coréen – ce qui constitue sa première incursion dans le domaine de la science-fiction. Si son adaptation prend des libertés avec la structure et les personnages du matériau d’origine, la force d’évocation de l’histoire et son traitement à l’écran sont eux transcendés. Le Transperceneige, tout au long de ses deux heures, redéfinit avec force ce que doit être un film d’anticipation : une allégorie sans œillères de notre société vue à travers un prisme révélateur. Il va sans dire que ce voyage vaut le détour.

Rébellion et fin du monde

Étrange festival – Le Transperceneige : la bataille du rail

« Ce train c’est ce qui reste de notre monde. Ses passagers sont donc ce qui reste de l’humanité ». Cette réplique clé du film synthétise en peu de mots le propos d’une œuvre ne faisant pas mystère de sa dimension métaphorique. Arche de Noé où ont été reproduites, jusqu’à l’absurde, les différences de classes inhérentes à la vie en société, Le Transperceneige tient à la fois du décor élaboré (même si l’on se demande comment un chemin de fer de 250 000 km a pu être construit en trois ans, l’existence même du train est un postulat qui en vaut d’autres) et de la pure image mentale. Curtis (Chris Evans, un peu monolithique mais solide), héraut hésitant, lance au bout de dix minutes d’exposition une énième rébellion des « troisième classe », partis à l’assaut de la locomotive de tête, là où se terre le créateur et grand patron du Transperceneige, Wilford. La troupe, constituée entre autres d’un jeunot hargneux (Jamie Bell) et d’une mère revancharde (Octavia Spencer) remonte de wagon en wagon, comme dans un jeu vidéo (nombreux sont d’ailleurs les titres vidéoludiques où les niveaux se passent dans un train), chaque porte étant successivement ouverte grâce à un électron libre, Namgoong Minsu (le grand Song Kang-Ho, acteur fétiche du cinéaste), qui n’a que faire de liberté et de nourriture décente. Seule lui importe la drogue locale, sorte de charbon inflammable qui fait oublier aux passagers qui les reniflent leur quotidien claustrophobe.

« L’histoire s’échine à reproduire de manière à première vue manichéenne les règles d’une lutte des classes. »Car, et c’est là tout le génie de la BD et du film qui en reprend les mêmes bases, si l’histoire s’échine à reproduire de manière à première vue manichéenne les règles d’une lutte des classes (le pouvoir en place est sûr de son fait et de sa légitimité, la masse opprimée doit elle unir ses ressources pour triompher des obstacles), chacun des protagonistes n’en est pas moins piégé de la même manière. Loin de constituer une vague emportant tout sur son passage, l’assaut mené par Curtis sur les conseils de son mentor Gilliam (John Hurt) ne constitue, on s’en rend compte au fur et à mesure que chaque wagon se révèle – et les surprises qu’ils cachent sont nombreuses -, qu’une péripétie de plus dans une odyssée à l’absurdité sous-jacente. Dans un train condamné à tourner en rond, et à observer, à chaque nouveau passage, l’évolution de la glaciation de la planète, n’est-il pas logique que l’Histoire fonctionne par cycles se répétant à l’infini ? L’écart visible entre l’état d’urgence propre à l’odyssée de Curtis et des siens, et l’état d’hébétude prolongée des passagers privilégiés qu’ils rencontrent, n’est donc pas qu’un artifice facile. C’est dans cette lente révélation d’une inéluctable impasse que se niche la morale de l’histoire, qui est énoncée avec force dialogues dès lors que le fameux Wilford (Ed Harris) rentre en jeu.

Train d’enfer

Étrange festival – Le Transperceneige : la bataille du rail

Avant d’en arriver là, Le Transperceneige n’aura pas ménagé sa peine pour offrir au spectateur un spectacle bluffant de cohérence et de diversité tonale. Tour-à-tour sardonique, violent, ironique ou poète, Bong Joon-Ho orchestre un tour de montagnes russes (enneigées, cela va sans dire) qui ne laisse pas de répit, chaque péripétie – la révélation de l’origine de la nourriture des opprimés, la lutte à mort avec l’armée de Wilford dans un wagon plongé dans le noir (scène sublime où le côté primitif ET solidaire d’une humanité poussée dans ses retranchements s’exprime via son plus clair symbole : une torche enflammée), le combat dans le sauna et bien d’autres – apportant une pierre de plus à une mythologie solidement charpentée.

Les plus observateurs pourront même s’amuser à compter le nombre total de wagons constituant le train, chacun d’entre eux bénéficiant du même soin graphique et de la même attention aux détails. Un coup d’œil aux storyboards de la production permettra de se rendre compte de l’hallucinant travail de décoration et de création artistique qui a présidé à la conception du film, Bong Joon Ho n’étant pas connu pour être le dernier des maniaques. Seul défaut visible dans sa conception, les compartiments « dortoirs » semblent finalement être peu nombreux en regard du nombre de passagers à bord.

La lumière au bout du tunnel

Étrange festival – Le Transperceneige : la bataille du rail

Gorgé d’images flamboyantes et porteur d’une imagerie unique en son genre (même le look de Mason, sbire obséquieux de Wilford incarné par une Tilda Swinton cartoonesque, évoque un mélange inédit de Cruella et d’espionne est-allemande), Le Transperceneige parvient surtout, malgré l’imposante machinerie propre à ce type de grand spectacle, à garder intacts la noirceur nihiliste et les aspects anti-consensuels de la BD, quitte à en rajouter par endroits pour s’assurer une réaction viscérale (on comprend mieux pourquoi les Weinstein ont un peu de mal à « convertir » le film pour le public américain).

Le monologue estomaquant de Curtis sur son passé et l’origine des amputations de tous les siens, ce plan étrange sur cette horde de gardes encagoulés mouillant leur hache avec du sang de poisson, le sort réservé « aux enfants de moins de 5 ans » ou même ce running gag, aussi incorrect que désespéré, sur la « dernière cigarette du monde » : dans l’univers du réalisateur, le tragique côtoie souvent le futile au sein d’une même séquence, l’espoir se cherche parfois au cœur de ténèbres insondables. Pas un hasard si les personnages de Memories of Murder et The Host étaient confrontés à leur destin dans un lieu souterrain ou un tunnel plongé dans le noir. Le Transperceneige pousse jusqu’au bout cette logique d’enfermement émotionnel, ce besoin cathartique de retrouver, en bout de course, la lumière et une forme d’apaisement. Malgré tout, une fois arrivé à destination, comme souvent chez Bong Joon Ho, le doute et la tristesse demeurent.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Le Transperceneige (Snowpiercer)
De Bong Joon Ho

Corée du Sud – USA – France / 2013 / 126 minutes
Avec Chris Evans, Song Kang Ho, Tilda Swinton
Sortie le 30 octobre 2013

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