Un jour de chance : le rire du désespoir

Surprendre, toujours, mais pas n’importe comment. Après la fresque baroque et mortifère Balada Triste de trompeta, Alex de la Iglesia change une nouvelle fois de style, d’approche et de cible avec Un jour de chance, La chispa de la vida dans la langue de Cervantès, une comédie satirique aussi « posée » que Balade Triste était effréné. Qu’on se rassure, le metteur en scène n’est pas pour autant retombé dans les travers de l’indolent Crimes à Oxford, exercice de commande assumé comme tel, finalement desservi par le peu de passion que le réalisateur manifestait pour son sujet. Dans Un jour de chance, c’est son pays et la direction qu’il pointe du doigt. La Iglesia veut donner une leçon à sa manière.

Basiquement, le scénario de Randy Feldman (Tango & Cash !!) qu’adapte ici le cinéaste ibérique transpose l’idée de départ du classique de Billy Wilder, Le gouffre aux chimères dans un Madrid contemporain, donc traumatisé par la crise, l’inexorable montée du chômage et l’injustice sociale. Parmi les victimes collatérales de cette spirale négative, figure Roberto Gomez. Roberto a eu son heure de gloire dans le milieu du marketing, en inventant au débotté le slogan culte d’une grande marque de soda : « la chispa de la vida », en français « Le peps de la vie ». Aujourd’hui, Roberto est un chômeur de longue durée, parmi tant d’autres, et malgré le fait qu’il soit marié à l’angélique Salma Hayek, il broie du noir après avoir cru à tort que ses anciens patrons le rappelaient en leur sein. Il retourne alors vers le lieux des bons souvenirs : cet hôtel où il avait passé sa lune de miel, par exemple. Sauf que l’hôtel a été détruit suite à la découverte d’un théâtre antique, pièce de choix d’un musée en passe d’être ouvert au grand public. Roberto s’égare sur place, pénètre là où il ne devrait pas et c’est le drame : il chute, et s’empale sur une tige en métal.

Au théâtre ce soir

Roberto (Jose Mota) et Luisa (Salma Hayek), au centre d’un tapage médiatique morbide.

Lorsque le malheureux est découvert, et que le petit théâtre de l’absurde se met en branle, nous sommes déjà attachés à Roberto, looser universel dont les tourments intimes nous sont désormais trop familiers, d’autant plus qu’il est incarné par un acteur en état de grâce nommé José Mota. Inconnu chez nous, ce sosie de Jonathan Pryce est pourtant une énorme star de la télé locale. Imaginez l’équivalent d’un Patrick Sébastien, qui n’aime rien tant dans son émission que de parodier les films à succès – De la Iglesia apparaissait d’ailleurs dans son sketch sur Seven – devenir tout d’un coup le protagoniste tragique mourant lentement d’une trépanation involontaire, et vous aurez une idée du choc que la sortie du film a du provoquer chez les espagnols.

Le portrait qu’il fait de Roberto est conforme à l’objectif de son cinéaste : plus que son bonheur, ce héros privé d’une réussite sociale qu’il pensait légitime veut avant tout garder sa dignité. Même cloué au sol (dans un théâtre romain… La métaphore, si elle est voyante, est quand même savoureuse), Gomez continue d’être exploité par les puissants : un maire corrompu, une directrice paniquée, des journalistes qui se disputent l’exclusivité de filmer sa mort en direct, des médecins qui veulent se présenter sous leur meilleur jour, ses anciens patrons inquiets qu’un ancien employé se soit, pensent-ils, suicidé, son agent qui marchande des contrats de sponsors… Roberto, qui veut moins fuir la possibilité de mourir que celle de perdre son dernier combat, ne cherche pas la gloire mais de l’argent pour garantir le confort aux siens en monnayant la mise en scène de son agonie. La charge est absurdement outrancière, délibérément directe. On imagine sans peine que la mise en abyme réjouit La Iglesia : c’est lui qui a décidé de situer l’action dans un théâtre, vu à la fois comme un vestige du passé que ses compatriotes détruisent dans leur imbécillité, et comme la scène idéale pour un dérèglement complet des conventions menant à une parade de bouffons paroxystique.

Mes chers compatriotes

Luisa aux prises avec l’agent de Roberto. Le carriériste face à l’humaniste inébranlable.

Dans cet océan de misanthropie à la fois jouissif et désespérant, la femme de Roberto, jouée par une Salma Hayek qu’on avait pas vue aussi juste depuis bien longtemps, fait figure de piéta surréaliste. Pleine de compassion, d’humour et de sagesse, elle porte, avec l’aide d’un autre personnage féminin présenté comme « pur » (une journaliste incarnée par Carolina Bang, compagne du metteur en scène) toute la dimension revendicatrice et rageuse de La Iglesia, qui en fait, plus qu’un idéal, le symbole d’un pays qu’il aimerait voir aussi digne et juste. On pense au Sidney Lumet d’Un après-midi de chien autant qu’à Wilder, dont le réalisateur durcit le postulat en faisant du manipulateur et du manipulé la même personne. Il donne aussi à cette fable un timing comique irrésistible, dans un registre macabre et exubérant qu’il connaît sur le bout des doigts.

Quelques ficelles émotionnelles sont tirées avec un peu trop d’entrain, certains ressorts dramatiques (le fils gothique, notamment) sont un peu trop clichés, et le film ne possède pas malgré tout la puissance d’évocation d’un Balada triste… ou la maestria ébouriffante de Mes chers voisins. Malgré tout, c’est un film populaire dans le meilleur sens du terme pour La Iglesia, qui malgré les apparences, est loin de s’être s’assagi (son départ avec fracas de l’académie des Goyas prouve que l’homme a de fortes convictions) : c’est un film apte à déclencher autant de rires que de larmes, à parler autant au cœur qu’à l’esprit. C’est, en quelques mots, une réussite incontournable de plus pour Alex de la Iglesia.


Note Born To Watch

Quatresurcinq
Un jour de chance (La chispa de la vida)
D’Alex de la Iglesia
2012 / Espagne / 95 minutes
Avec Salma Hayek, José Mota, Carolina Bang
Sortie le 12 décembre 2012

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