Vendeur : une occasion en toc

Vendeur, c’est un titre de film qui pourrait résumer le problème que partagent nombre de premiers longs-métrages français : il manque généralement un angle, une idée forte, pour qu’un réalisateur débutant réussisse à nous donner envie de nous asseoir avec une oreille attentive pour écouter son histoire. Sylvain Desclous, qui a fait ses armes en réalisant quelques courts-métrages qui abordaient déjà pour certains le monde de l’entreprise, parvient au moins à nous aguicher dès son affiche, qui rassemble Gilbert Melki (La vérité si je mens !) dans un rare rôle dramatique, et l’éternel trentenaire Pio Marmaï (Le premier jour du reste de ma vie, forever). Et l’idée de base est plutôt intrigante : Vendeur nous propose de décortiquer l’univers des commerciaux de grandes chaînes, en l’occurrence les vendeurs de cuisines. Vous savez, ceux qui vous promettent toujours que vous faites une affaire en choisissant la version « portes laquées » à 6 000 €, plutôt que celle à 5 000 !

Certes, sur le papier, le milieu ne fait pas rêver, et Sylvain Desclous ne tente pas de transformer le plomb en or : Vendeur se déroule constamment dans un entre-deux provincial à la limite de la sinistrose, entre zones d’activités informes, magasins déshumanisés, restoroutes grisâtres et grands salons étouffants. Une panoplie visuelle qui rappelle Le grand soir, mais que le réalisateur souhaite paradoxalement dynamiter en s’accrochant aux basques d’un vendeur d’élite. Un personnage charismatique, mais un poil surréaliste, qui aurait eu sans problème sa place aux côtés des « salesmen » usés et stressés de Glengarry.

Cuisines et repentance

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Ce vendeur, c’est Serge (Gilbert Melki), un pro de la vente de plaques à induction, qui vogue de magasin en magasin pour faire monter les chiffres d’affaires des patrons d’enseigne et empocher de grasses commissions. Serge est dans le métier depuis toujours, et sa vie se résume à son travail. Quand il quitte le magasin, il n’est plus l’homme affable et plein de bagout qui séduit les clients, mais un type un peu pathétique qui boit, se drogue, et rencontre des prostituées dans des chambres d’hôtel. Un homme à deux visages, donc, dont tente de se rapprocher en désespoir de cause Gérald (Pio Marmaï), son fils. Celui-ci a des problèmes avec son restaurant, et veut gagner quelques sous en travaillant comme vendeur à ses côtés. Serge refuse, puis cède, voyant là un moyen de renouer des liens familiaux grâce à la seule chose qui le fait exister. Avant de regretter son geste, au terme d’une inévitable crise de conscience…

« Vendeur se perd, et nous perd, en s’échappant dès que possible de son pas très rutilant monde des commerçants pour mettre en avant le personnage de Gérald. »

Indéniablement, Gilbert Melki a dû se faire plaisir en construisant ce personnage détaillé, et attachant même dans ses défauts, de vendeur dépassé, assez littéralement à bout de souffle. Serge vit, comme beaucoup de professionnels dont le métier consiste à être en perpétuelle représentation et dépend de leur performance, sur la base d’une gloire relative et dérisoire. Il conduit une BMW sportive hors d’âge, témoin de ses années fastes, n’a pas de maison à lui, et raisonne uniquement en terme de négociation (avec les femmes, son patron, son fils…). Bref, Serge est une coquille vide, définie uniquement par un titre, et Melki, grâce à la litanie de petits gestes maniaques que la caméra capte et ses codes vestimentaires plus importants qu’il n’y paraît, lui confère une dimension par moments captivants. Le problème, c’est que Desclous s’est senti obligé de livrer autre chose qu’une étude de personnage modeste et singulière.

Un fils bien encombrant

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Vendeur se perd, et nous perd, très rapidement, en s’échappant dès que possible de son pas très rutilant monde des commerçants pour mettre en avant le personnage de Gérald. Quasiment antipathique, évoluant d’un extrême à l’autre en fonction des besoins du scénario, ce fils en quête de repères s’avère bien moins intéressant que le paternel, et cloisonne le film dans une histoire mille fois vue de transmission de valeurs contrariée entre deux générations. Écrit sans finesse et en dépit de toute cohérence (étant cuisinier de profession, comment Gérald peut-il avoir du mal à trouver un emploi ? Pourquoi se transforme-t-il subitement en connard arriviste à l’opposé de ses propres valeurs ?), le personnage handicape plus qu’il n’enrichit un long-métrage bancal, qui se perd dans ses pistes narratives pour tenter d’y trouver du sens et un écho émotionnel. De Chloé, la mystérieuse prostituée, au père de Serge, qui projette sur lui une vision de son probable destin, Vendeur explore des sous-intrigues qui ne mènent finalement nulle part.

Contrairement par exemple à un Glengarry, qui s’appuyait sur des enjeux clairs et une structure théâtrale respectant les trois unités, Vendeur navigue à vue et dilapide l’intérêt (relatif, si l’on est pas sensible aux scènes de coaching collectif et de démonstration de techniques de vente) de son sujet dans une succession de clichés faisandés. Une véritable occasion manquée pour Desclous, qui tente pourtant d’éviter le piège d’une réalisation télévisuelle – en l’état, le scénario n’est d’ailleurs pas très éloigné de celui d’un téléfilm du service public – en optant pour une photographie mordorée dans les scènes de nuit, un montage parfois impressionniste et une bande-son percussive, répétitive, mais singulière. Performance à revoir, donc, mon cher Sylvain…


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
Vendeur
De Sylvain Desclous
2016 / France / 89 minutes
Avec Gilbert Melki, Pio Marmaï, Sara Giraudeau
Sortie le 4 mai 2016

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