Elle : Verhoeven dynamite le drame à la française

Dix ans, tout de même, qu’on attendait le retour de Paul Verhoeven derrière la caméra. Il ne s’agit pas d’oublier son Tricked, sorti directement et discrètement en vidéo, mais cet essai participatif à peine assumé par le réalisateur n’avait rien de commun avec la grandeur explosive de son Black Book, seul projet des années 2000 à s’être concrétisé dans la filmographie du Hollandais violent. Établi depuis longtemps à Los Angeles, Verhoeven l’iconoclaste, à 70 ans passés, a conservé l’envie et l’ambition nécessaires pour partir tourner son nouveau film en « terre étrangère ». Elle, adaptation du roman Oh… de Philippe Djian, a été tourné à Paris, avec un casting et une équipe française.

Avec à son bord la star Isabelle Huppert, son parfum sulfureux en étendard, sa sélection cannoise en discrète consécration pour le cinéaste (qui en est reparti bredouille mais beau joueur : l’événement lui a apporté une couverture médiatique francophone sans précédent), Elle est devenu un objet explosif, au centre d’une polémique fumeuse sur sa prétendue misogynie. Ça serait mal connaître le metteur en scène, certes toujours tenté de montrer la Femme sous un jour manipulateur, insaisissable et très sexué, mais qu’on ne peut accuser de machisme. Aussi incorrect que provocateur, Elle échappe en tous cas à toutes les accusations faciles, préférant construire un portrait de femme goguenard qui explose joyeusement les carcans du drame bourgeois « à la française ».

Cette femme-là

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Michèle (Isabelle Huppert), patronne cinquantenaire d’une entreprise de jeux vidéo gore, vaque à ses occupations chez elle quand elle se fait soudainement, et brutalement, violer dans son salon par un agresseur cagoulé. La scène, observée avec détachement par le chat de la maison, est brève et choquante, mais elle dicte déjà l’art du contre-pied dans lequel va s’engager le scénario de David Birke (13 Sins). Michèle est en effet sonnée, mais, sans appeler la police, elle reprend bientôt une vie normale. Pour son entourage, qui apprend la nouvelle de manière impromptue, c’est l’étonnement : sa meilleure amie Anna (Anne Consigny), son Droopy d’ex-mari Richard (Charles Berling), son amant Robert (Christian Berkel), n’en reviennent pas. « On va pas revenir là-dessus, non, c’est fait c’est fait ! » clame Michèle. Surtout qu’elle doit aussi gérer en parallèle son fils Vincent et ses problèmes de paternité, le retour dans sa vie d’un père emprisonné pour un massacre sanglant, des conflits professionnels… Parallèlement, un rôdeur semble empoisonner la vie de son voisinage, en premier lieu un couple croyant (Virginie Efira et Laurent Lafitte), dont le mari ne laisse pas Michèle indifférente…

« Elle présente un personnage principal refusant de se conformer au processus mental de victimisation. »

Dans les mains d’un faiseur sans imagination, Elle aurait pu tenir du soap-opéra bassement provocateur, ou pire, du drame glauque entraînant avec lui le spectateur dans des abîmes culpabilisants qui n’auraient pas lieu d’être. Il est facile de comprendre que le film, qui présente un personnage principal refusant de se conformer au processus mental de victimisation, n’ait pas pu se faire aux États-Unis, où l’on ne peut endosser que le rôle de l’innocente outragée ou de la vengeuse assermentée (par le public). La formule du rape and revenge habituelle ne sied pas à Djian, comme à Verhoeven, qui de Spetters à Black Book en passant par Basic Instinct, a souvent déjoué de la même manière les attentes du spectateur sur ce sujet. Elle, c’est une femme, certes, mais ça n’est pas LA femme : en établissant avec son agresseur un jeu de dominant/dominé (sans trop en révéler, on réalise bien vite que le violeur en question n’apprécie pas que sa proie tire du plaisir de ces « rencontres »), Michèle revendique bientôt le droit d’être libérée de toute entrave, de toute bien-pensance – le traitement réservé aux bigots est particulièrement percutant, surtout lorsqu’on comprend l’importance du personnage de Virginie Efira. Sa famille, ses amants, ses amis, ses ennemis : tous font les frais, à un moment ou un autre, de sa volonté farouche d’être maître de son destin.

Pulsions / émotions

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C’est ce qui explique, entre autres, qu’Elle, comme chez Chabrol, soit si peu préoccupé par les plaisirs primitifs du whodunit : peu importe ici de savoir qui est l’agresseur de Michèle, ou même de comprendre ses motivations. Seule compte la dissection patiente et sidérante de la psyché à plusieurs visages de son héroïne. Rigide en apparence, Michèle révèle, via chacune des sous-intrigues que Verhoeven tisse avec habileté autour d’elle, des parties successives de sa personnalité qui jettent le doute sur les troubles qui l’habitent. Qu’elle « pimente » les hors-d’œuvre du repas de fête destinés à la nouvelle copine de son ex, auditionne de manière très personnelle un employé amoureux, ou fantasme à la fenêtre sur son voisin et sa crèche de Noël, Michèle est un personnage qui ne peut rentrer dans une case, ou en tord les barreaux dès qu’elle y est posée. La gestion des révélations entourant les crimes de son père, et le rôle qu’elle a joué dans son massacre, est particulièrement représentative du traitement de sa psychologie, qui pourrait servir de base à de passionnantes études de comportement.

Mais Elle n’est bien heureusement pas qu’un drame psychologique abscons, même si le casting et les décors familiers de la province parisienne privilégiée nous emmènent parfois sur des terrains franchouillards inquiétants. Verhoeven instaure de bout en bout un humour noir des plus jouissifs, que véhicule parfaitement une Isabelle Huppert dont l’audace est devenue un pléonasme. Face à des acteurs judicieusement employés (et bien moins raides pour certains que lorsqu’ils jouent « à domicile »), elle transmet, dans ses silences, sa voix et ses regards, tous les paradoxes et les  désirs contradictoires qui agitent son personnage. La mise en scène lui est logiquement dévouée, même si Verhoeven montre, à l’occasion d’une séquence rougeoyante en sous-sol ou d’un étrange moment en apesanteur au cœur d’une tempête, qu’il n’a pas perdu la main pour créer chez le spectateur des réactions purement émotionnelles, grâce à des dispositifs exclusivement visuels. Modeste en apparence, Elle est en vérité un film puissamment interrogateur, un feuilleton familial détraqué qui se rit de la mort, de l’amour et du sexe, avec un entrain et une liberté de ton, dont bien des réalisateurs français feraient bien de s’inspirer.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Elle

De Paul Verhoeven
2016 / France – Allemagne – Belgique / 130 minutes
Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Virginie Efira
Sortie le 25 mai 2016

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