War Machine : une satire pas si cruelle

Pour Netflix, War Machine représente sans doute beaucoup plus qu’un simple nouveau film « exclusif ». En recrutant pour en être la tête d’affiche une énorme star, Brad Pitt (également coproducteur via sa société Plan B), et l’Australien David Michod, adoré des critiques pour son doublé Animal Kingdom / The Rover, la plateforme de SVOD veut jouer publiquement dans la cour des grands, celle qui permet au concurrent Amazon de gagner des statuettes dorées avec Manchester by the sea. Adapté du roman de feu Michael Hastings, The Operators, War Machine prend des libertés avec la réalité pour mieux servir son propos global : tirer à vue sur l’état-major américain et leur vision, déformée par une fierté mal placée, de la guerre moderne comme un moyen d’imposer la paix dans un pays étranger.

Ils sont venus pour gagner !

Le personnage dont le film s’inspire existe bel et bien : il s’agit du général McChrystal, nommé chef des armées et de la coalition en 2009 en Afghanistan… et débarqué un an plus tard après un article incendiaire et plein d’ironie de Rolling Stone, où (entre autres) le bonhomme critiquait ouvertement son patron, un certain Barack Obama. C’était il y a bientôt huit ans, soit une éternité pour une nation qui a continué à foncer tête baissée dans le mur de l’absurdité et de l’incompétence stratégique, avec les conséquences meurtrières que l’on sait pour l’Afghanistan, secoué encore récemment par des attentats sanglants. Michod et Pitt sont bien conscients de ce constat, et n’hésitent pas à charger la mule dans le portrait fictionnel qu’ils tirent de McChrystal, renommé ici Glen McMahon (surnommé le « Glenimal » par ses hommes !).

« Le film ne parvient pas à embrasser pleinement le genre de la farce militaire. »

La première demi-heure de War Machine est ainsi rythmée par une parodie de musique martiale et un narrateur sardonique qui se chargent de démolir la crédibilité des personnages entourant ce général quatre étoiles. Du fidèle second colérique au chargé de marketing ultra-cynique en passant par l’aide de camp désabusé, les « boys » de McMahon ont l’étoffe d’un escadron d’incapables d’élite, cousins en treillis des ahuris de la série Veep. Eux se chargeaient de montrer la politique à Washington sous son jour le plus absurde. War Machine décrit lui une armée également gérée par une poignée d’ambitieux, de patriotes à l’esprit étroit et d’opportunistes sans talent, qui « pacifient » des pays dont ils ne veulent pas comprendre les coutumes et tentent de gagner des guerres dont leurs soldats ne parviennent même pas à comprendre l’utilité. Le plus dommage, dans ce programme rentre-dedans, est que Michod ne fait visiblement pas confiance à ses spectateurs, et explicite tous les enjeux au marqueur, en utilisant une voix off ou des personnages prétextes comme une journaliste allemande jouée par Tilda Swinton.

De la farce à la noirceur

Ce qui grippe les rouages de War Machine vient de ce que le film hésite entre plusieurs directions à prendre, plusieurs discours à tenir. Le surjeu de Brad Pitt, qui incarne McMahon avec une foule de tics physiques envahissants (il fait ses « 11 km de footing quotidien » les bras et jambes arquées, recroqueville ses doigts en parlant, et a le visage déformé par un rictus à la Popeye), le décalage entre les discours vides de sens et la réalité du terrain, la prestation cartoonesque de Ben Kingsley dans la peau de l’ex-président Hamid Karzaï, semblent faire pencher War Machine vers la farce militaire à la Dr Folamour. Pourtant, le film ne parvient pas à embrasser pleinement ce genre. Il s’attarde sur la femme délaissée de McMahon (méconnaissable Meg Tilly), lors d’une tournée chez les « Eurosexuels » à Paris et Berlin, ou un soldat déboussolé confronté aux conséquences de ses actes de bravoure… La satire de War Machine est teintée d’une véritable noirceur, ce qui n’étonne guère venant d’un réalisateur comme Michod, et d’une certaine gravité. Mais étonnamment, McMahon est moins représenté comme un dangereux incapable que comme un leader né perdu dans une époque qui n’a jamais correspondu aux valeurs qu’on lui a inculquées. Un type aimé de ses troupes, mais décidé à forger sa propre légende dans un conflit perdu d’avance, d’où aucun héros ne peut véritablement émerger.

Cette demi-mesure handicape un long-métrage qui peine à décoller : jamais assez fou, jamais assez sérieux, plutôt drôle sans être vraiment acide (les événements décrits paraissent presque normaux comparés à la démence de l’actualité politique et militaire récente), War Machine a malgré tout quelques atouts à faire valoir. À commencer par la mise en scène carrée et clairvoyante de Michod, qui parvient à s’appuyer sur la musique en ébullition de Nick Cave et Warren Ellis pour créer une atmosphère de lassitude généralisée et d’hébètement très parlante. Très documenté, le scénario ne manque pas non plus de bons moments, comme lorsque le général apprend que l’exportation la plus fructueuse du pays est… l’héroïne. Enfin, la voix off, assez envahissante, est toutefois à la source de quelques éclats de rire grinçants et salvateurs, particulièrement lors de l’épilogue, aussi inattendu que pertinent.


Note Born To Watch
Troissurcinq
War Machine
De David Michod
2017 / USA / 122 minutes
Avec Brad Pitt, Anthony Michael Hall, Topher Grace
Sortie le 26 mai 2017 sur Netflix

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