Whiplash : tout pour la musique !

Dans une obscure salle de répétition de l’Académie de musique de Manhattan, Andrew, 19 ans (Miles Teller) s’entraîne avec acharnement pour réaliser son rêve de devenir un grand batteur. Son idole, Buddy Rich, rassemble toutes les qualités qui, selon le jeune homme, forgent un musicien de légende : la combinaison entre une technique irréprochable, servie par une puissance et une endurance redoutable et un don inné pour l’impro. Il tape dans l’œil, ou plutôt aux oreilles de Terence Fletcher (JK Simmons), le chef d’orchestre de la prestigieuse formation de jazz du conservatoire. Crâne rasé, tout de noir vêtu, ce prof emploie des méthodes tellement tyranniques qu’il pourrait faire pâlir le brutal sergent instructeur Hartman de Full Metal Jacket.

Musique, sang et larmes

Whiplash : tout pour la musique !

Whiplash est une tornade qui détruit tout sur son passage. Triomphe à Sundance et à Deauville, il secoue le public également lors de sa projection à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Des roulements de tambours attendent donc la prochaine sortie sur nos écrans de ce qui a été annoncé comme le meilleur film indé US de 2014. La pâte autobiographique transpire de ce premier long-métrage de Damien Chazelle : également scénariste du DTV Grand Piano (déjà un film « musical », d’une certaine manière) il a lui-même bataillé ferme pour devenir batteur de jazz professionnel. Il démontre pour ses débuts « professionnels » derrière la caméra une grande virtuosité et maîtrise son montage comme son image en optant pour des mouvements d’appareil peu communs, mais brillants. Il parvient, sans mauvais jeu de mots, à orchestrer une montée en puissance exceptionnelle pour accompagner cette histoire d’apprentissage extrême, et ce, sans la moindre fausse note.

Aperçu dans The Spectacular Now et Divergente, Miles Teller explose littéralement dans Whiplash. Lui-même batteur dans sa jeunesse, il a d’ailleurs contribué à l’élaboration de 70 % des sons de batterie entendus dans le film, laissant son professeur doubler le reste. Et ce réalisme brut se sent à l’image ! Homme de théâtre, de cinéma et surtout de télévision, J. K. Simmons a marqué les fans de la chaîne HBO comme le personnage néo-nazi de Oz. Dans Whiplash, il devient un monstre à la violence verbale et psychologique sans limite, qui le conduit à proférer des insultes très peu politiquement correctes comme « sale tarlouze sodomite » ou à pousser ses élèves au burn-out. Tout ça pour l’amour de l’art.

La passion du beat

Whiplash : tout pour la musique !

« Mues par le désir d’attendre l’excellence et de dépasser la concurrence acharnée, certaines de ses « victimes » sacrifient leur santé mentale et physique et leur famille pour y parvenir. »

Bien naïf ceux qui croient que la musique, et les percussions en particulier, se résume à taper du djembé sur la plage en fumant des joints. Whiplash montre, comme rarement au cinéma, la réalité d’un apprentissage exigeant : maîtriser son art réclame sueur, sang et larmes. Illustrant la promesse d’un titre signifiant littéralement « coup de fouet », le film illustre la lente et épuisante progression d’un esclave contemporain consentant, dévoré par sa passion et sous la coupe d’un maître des plus féroces. À tort ou à raison, Terence Fletcher défend un enseignement douteux qui consiste à pousser ses élèves dans leurs retranchements pour qu’ils se dépassent. Terrifiés par ses coups de gueule imprévisibles, ces derniers supportent toutes les souffrances et les humiliations que cet homme pourrait leur infliger en cas de fausse note ou de mauvais tempo ou juste pour son plaisir personnel. Mues par le désir d’attendre l’excellence et de dépasser la concurrence acharnée, certaines de ses « victimes », étrangement tous des hommes, comme Andrew, sacrifient leur santé mentale et physique et leur famille pour y parvenir.

Comme son titre pourrait le laisser penser, une véritable relation sadomasochiste s’installe entre Andrew et M. Fletcher. Petit à petit, le professeur grignote la totalité de la personnalité de son élève pour le livrer corps et âme à sa batterie et en sublimer la sonorité. Martyr de la musique, Andrew abandonne sa petite amie, commet des actes hautement répréhensibles à mesure que Fletcher se montre de plus en plus odieux à son encontre. La musique se mêle à la lente agonie ultra réaliste du batteur et appuie une catharsis éprouvante si intense pour le spectateur qu’il croirait presque, lui aussi, saigner des mains sur les baguettes de la batterie. La révélation finale le récompense amplement en réussissant la prouesse d’illustrer un prodigieux solo, sans un mot, mais avec des mesures complètement azimutées. Un moment de grâce viril qui permet de conclure avec force l’un des films les plus étonnants et puissants de l’année.


Note Born To Watch

Cinqsurcinq
Whiplash 
Damien Chazelle
2014 / États-Unis / 106 minutes
Avec Miles Teller, J.K. Simmons, Melissa Benoist
Sortie le 24 décembre 2014

Crédits photos : © Ad Vitam

2Articles commentés

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  1. lucas grévois Le 28 janvier 2015
    Le grand fan de musique que je suis s’est régalé devant cet opus que j’ai trouvé tout simplement exceptionnel. Ce titre est intense et possède un scénario qui ne ressemble à aucun autre avant lui.
  2. Nico Le 29 janvier 2015
    C'est sans doute la plus grande force de Whiplash, oui : le scénario ne ressemble à aucun autre (à part peut-être à la première partie de Full Metal Jacket, mais le "terrain" est tellement différent…)

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