World War Z : l’amère défaite

Le livre World War Z de Max Brooks n’est pas le premier, ni le dernier best-seller a subir une complète transformation dans son passage vers le grand écran. L’auteur célébré du Guide de survie en territoire zombie n’avait pas exactement facilité la tâche aux scénaristes en choisissant pour narrer sa guerre mondiale contre les zombies le style de l’interview. Collection de récits racontés en flash-back par les survivants et personnages clés de la « WWZ », le roman de Brooks pouvait malgré tout devenir un prototype inédit de film de zombies choral, gorgé de scènes cataclysmiques où l’humanité en perte de repères devait livrer d’ultimes batailles pour reprendre sa planète aux morts-vivants.

C’est d’ailleurs dans cette direction que le projet est au départ allé, en 2006, avant de subir de multiples réécritures une fois l’adaptation prise en main par la boîte de production de Brad Pitt, Plan B. La star décolorée a imposé sa marque sur World War Z très en amont du tournage, choisissant lui-même le réalisateur Marc Forster (Quantum of Solace), et un recentrage progressif autour de son seul personnage, Gerry, spécialiste des situations de crise aux Nations Unies, s’est opéré pour transformer au final World War Z en film catastrophe viral doublé d’un suspense en forme de course contre la montre. Soit l’exact opposé du roman initial, dans le fond et dans la forme. Et c’est peu dire que le film ne sort pas gagnant de cette réécriture sauvage et désordonnée.

Apocalypse hors-champ

World War Z : l’amère défaite

Ce qui saute aux yeux dès les premières minutes, hormis la qualité calamiteuse de la conversion 3D (c’est bien simple, on se croirait revenu au bon vieux temps des bouillies visuelles à la Piranhas ou Le choc des Titans), c’est la volonté manifeste de Forster & Co. d’en mettre immédiatement plein la vue. Le générique, alarmiste et efficace comme un spot de Greenpeace, est immédiatement suivi par l’introduction de la famille de Gerry (Pitt, affublé de la même coupe de cheveux graisseuse que dans ses pubs pour parfum), typique de ces films catastrophe où la description du quotidien constitue généralement un passage obligé pour établir des héros référents avant tout s’écroule. Et, comme l’a déjà révélé la très spoilerisante (ouch) bande-annonce, les choses ne tardent pas à partir sévèrement en sucette : au bout de dix minutes, Philadelphie est déjà en proie à la panique, ça court dans tous les sens, et on comprend dès lors le premier problème du film – en dehors du montage chaotique et de la photo de Robert Richardson assombrie par la 3D -, celui qui le handicape aussi sûrement qu’une morsure de mort-vivant : aucun choix réel ne semble être fait au niveau de la nature de la menace.

« World War Z nous parle de fin du monde, et pourtant, aucune mort ne nous sera montrée plein cadre. »Bien sûr, au vu du titre, les dialogues sont remplis de référence au mot « zombie » : des zombies énervés, façon L’armée des morts option fourmilière sous ecstasy, qui peuvent bondir de cinq mètres et encaisser des chutes vertigineuses sans ralentir. Pourtant, on pourrait tout aussi bien être dans un film « d’infectés », tant les modes de propagation restent flous et les morsures invisibles. Car, oui, il faut le rappeler, World War Z a visé, au vu d’un budget rendu colossal par les multiples retards et reshoots (on en parlait en détails ici), un rassurant classement PG-13, ce qui ne colle que très légèrement avec son sujet d’apocalypse zombiesque. On a donc droit à des « zéké » qui préfèrent coller leur museau sur leurs victimes plutôt que de les démembrer, et à des morts qui interviennent absolument toutes hors-champ. World War Z nous parle d’une fin du monde accélérée (elle est de fait à peine débutée qu’on a presque l’impression que tout est fini, au bout de 30 minutes), avec des milliards de morts dans le monde, et pourtant, aucune d’entre elles ne nous sera montrée plein cadre. Une absurdité énorme dans un film qui par ailleurs en est gorgé.

Un dernier acte manqué

World War Z : l’amère défaite

On a déjà beaucoup parlé des problèmes de réécriture qu’a connu le film, qui ont obligé la production à commander (à Damon Lindelof, celui-là même qui avait déjà réécrit… Prometheus – et s’en était excusé après) un troisième acte inédit. Cela aurait-il pu sauver le film de cette impression de bout-à-bout dénué d’intensité dramatique, versant tantôt dans la parabole idiote (le passage en Israël, où juifs et palestiniens chantent une paix aussi incongrue que fatale), tantôt dans le brouillard scénaristique complet (les scènes en Corée du Sud, où il s’avère impossible pour le spectateur de se situer géographiquement dans une simple base militaire, et où Gerry rencontre par un pur hasard LE personnage qui lui sort un nouvel indice de son chapeau) ? Le héros lui n’est pas tant un sauveur en bonne et due forme qu’un touriste de l’apocalypse, observant en majorité le désastre depuis le ciel avant de s’écraser lourdement au sol – pas la peine de vous faire un dessin, la destruction de son avion vous est gentiment offerte dans le trailer – pour passer au fameux troisième acte.

Là, le changement de ton est aussi brusque que mal avisé : très clairement, on sent qu’on débarque à ce moment dans un autre bout de film, à l’esthétique télévisuelle, avec des maquillages de zombies qui ne sont même plus les mêmes qu’avant, et où le non-jeu de la star, en pilotage automatique, transforme ce qui devait être conçu comme un suspense en vase clos en nanar total déclenchant une volée de rires involontaires mais bien mérités. World War Z semble être à des années lumières de son chaotique mais secouant début, et le soufflé, déjà pas bien cuit, retombe alors de manière spectaculaire.

Ce qui reste est une sensation âcre de pur gâchis : le matériau de base s’avère complètement ignoré, le colossal budget semble avoir été englouti dans des guerres intestines plutôt que sur l’écran, et le casting a priori prestigieux est tellement en retrait (Matthew Fox n’a qu’une réplique et trente secondes de présence à l’écran, par exemple) qu’on serait bien en peine de se souvenir d’un seul personnage autre que Bradounet et sa femme – Mireille The Killing Enos. Avec un titre aussi explicite, n’importe quel spectateur pouvait s’attendre à voir un film guerrier, au lieu d’un divertissement aux ficelles usées, emballé avec peine par un tâcheron et crachant toutes ses cartouches, déjà éventées par la promotion intense du film, dans sa première moitié de métrage. Comment peut-on pardonner à un blockbuster qui nous annonçait une guerre mondiale une réplique finale telle que « Pour nous, la guerre ne faisait que commencer » ?


Note Born To Watch

World War Z
De Marc Forster

USA / 2013 / 105 minutes
Avec Brad Pitt, Mireille Enos, James Badge Dale
Sortie le 3 juillet 2013

2Articles commentés

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  1. Valerie Le 20 juin 2013
    Je tenais à vous féliciter pour votre critique. Je n'ai évidemment pas encore vu le film mais ai bien lu le livre, et surtout ai bien regardé toutes les bandes annonces pour être sûre de ce qu'il me semblait être " une grosse farce ". Du coup vous confirmez bien ce que dores et déjà on avait compris: zéro rapport avec le bouquin à par... les zombies? Quel dommage l'idée du bouquin était tellement génial et franchement le film se dessinait au fil de ma lecture entre interviews et flashbacks, il y avait de quoi faire un film original... Les scénarii qui sonnent creux et les films qui se basent que sur les effets spéciaux sont légions maintenant dan sle ciné US... Quand la technologie tue l'histoire?...
  2. Nico Author Le 24 juin 2013
    D'une part, merci ! Et d'autre part, oui, les changements entre le livre de Max Brooks et le film sont effectivement connus depuis longtemps, mais il est bon de confirmer qu'effectivement, Brad Pitt a surtout envisagé cette production comme une franchise dont il serait le seul maître à bord (contrairement à celle des Ocean's Eleven), n'utilisant en fin de compte World War Z, le livre, que comme un postulat de départ, voire un simple titre, pour en faire autre chose. En l'occurence, une future trilogie (on parle toujours de trilogie, pourquoi ne jamais envisager des quadrilogies, hmm ?), ce que la fin du film, aussi frustrante que paresseuse, confirme sans détours. Seul problème, ce genre de "cliffhanger" est plus acceptable lorsqu'il est utilisé pour un pilote de série télé que pour un blockbuster estival…

Vous avez la parole.