Aucun homme ni Dieu : massacre dans le Grand Nord

par | 5 octobre 2018

Le réalisateur de Green Room plie bagage pour l’Alaska dans Aucun homme ni Dieu, crépusculaire thriller où le suspense laisse souvent la place à l’allégorie.

« Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le ciel ». Medora Sloane a bien raison de le souligner. Dans Aucun homme ni Dieu, c’est l’univers entier qui semble reposer dans une maladive torpeur, un ordre des choses perverti seulement bousculé par des accès de violence qui prennent racine dans notre part animale. Quoi de plus normal, en fait, puisque l’action de ce nouveau film Netflix signé Jeremy Saulnier se déroule, comme le livre de William Giraldi qu’il adapte, dans les grandes étendues enneigées du nord de l’Alaska ? Un monde à la frontière entre civilisation et monde sauvage, dernier avant-poste avant l’inconnu, où l’homme ne serait plus qu’une espèce survivante parmi d’autres.

C’est dans ce cadre impitoyable que nous faisons la connaissance de Medora (Riley Keough, vue dans Mad Max Fury Road), jeune mère dont le garçon disparaît, enlevé – et sans doute dévoré – par une meute de loups. Par une lettre, elle fait appel à l’anthropologue Russell Core (Jeffrey Wright, entre deux saisons de Westworld), expert en loups, pour qu’il mène l’enquête dans la région, et retrouve, au moins, la bête coupable de cette disparition. Core, qui a accepté la requête en partie pour renouer des liens avec sa fille, établie à Anchorage, apprend que d’autres enfants ont été victimes de la meute. Et que Medora a un mari, Vernon (Alexander Skarsgard), sur le point de revenir d’Irak après avoir été blessé au combat. Ce père qu’on imagine meurtri va vite perturber la « mission » de Russell, et faire basculer la petite communauté dans l’horreur…

Une famille et des loups

Bien qu’elle soit encore naissante (il ne s’agit « que » de son quatrième film), la carrière de Jeremy Saulnier demeure d’une rare cohérence. Malgré leurs dénominations colorées, Blue Ruin et Green Room sont restés dans nos mémoires comme des œuvres particulièrement sombres. Des thrillers où la violence que s’infligent les hommes entre eux compte pour quelque chose, et où de maigres rayons de lumière transpercent parfois les ténèbres pour ne pas que l’ensemble tombe dans un nihilisme malpoli. Un cinéma sévère, qui joue intelligemment avec les limites du film de genre, en évitant autant que possible les pièges de la citation à outrance. Saulnier trace un sillon qui lui ressemble, la preuve une fois encore avec Aucun homme ni Dieu, son plus gros projet, et de loin, à ce jour, qui propose en terme de rythme et d’ambiance un virage à 180° par rapport aux deux titres précédents. Mais la noirceur, celle du titre original Hold the Dark (littéralement « retenir les ténèbres ») est bien là. Et elle nimbe ce thriller d’une aura crépusculaire au possible.

"Aucun homme ni Dieu avance suivant un rythme bien particulier, adoptant une forme de langueur qui pourra prendre à rebrousse-poil les spectateurs les moins conciliants."

Cela est bien sûr dû au matériau que Saulnier porte ici à l’écran avec l’aide de son compère Macon Blair (acteur et également réalisateur de l’excellent I don’t feel at home in this world anymore). Même si son ambiance et son récit en forme d’énigme peuvent rappeler le récent Wind River, Aucun homme ni Dieu avance suivant un rythme bien particulier, adoptant une forme de langueur qui pourra prendre à rebrousse-poil les spectateurs les moins conciliants. Le cinéaste prend certainement un malin plaisir à déjouer leurs attentes en lançant d’emblée le taciturne Jeffrey Wright sur les traces de loups menaçants, en mode Liam Neeson fatigué. Mais la maladresse visible de l’écrivain solitaire, dont Medora souligne immédiatement l’âge avancé (« Vous êtes vieux, en fait » est son message d’accueil), et l’entracte percutant en Irak qui introduit le personnage de Vernon, font dérailler le récit pour de bon. Ce ne sera pas la dernière fois. Tout en tirant partie de son décor quasi-polaire, où les nuits commencent à 15 h et perturbent le jugement du héros (comme dans Insomnia), Aucun homme ni Dieu prend le pari de nous perdre dans une aventure où même les motivations des personnages sont sujettes à interprétation. Saulnier préfère d’ailleurs éparpiller quelques indices révélateurs plutôt que de délivrer, comme dans le roman, une explication claire. Ce faisant, il laisse le champ ouvert à la réflexion et accentue le côté allégorique d’un récit où chaque dialogue, chaque échange, peut prendre plusieurs sens. Autant dire qu’on est loin du simple jeu de massacre en ligne droite qui propulsait une série B, aussi efficace soit-elle, comme Green Room, malgré la présence en milieu de métrage d’une énorme scène de fusillade entre la police locale et un sniper suicidaire, où chaque impact de balle est viscéralement ressenti.

La sombre frontière

La hausse de budget significative dont bénéficie Saulnier sur Aucun homme ni Dieu s’accompagne inévitablement d’un côté plus démonstratif dans sa mise en scène, même si le film se caractérise son côté solennel – certains diront empesé. Le réalisateur a débauché le chef op de Tobias Lindholm (A War), pour l’aider à délivrer des images tour à tour écrasantes de beauté virginale et noyées dans une indiscernable pénombre. Il a en outre confié une nouvelle fois aux frères Blair (les cadets de Macon) le soin d’emballer une bande originale sacrément inquiétante et sépulcrale. Même si Aucun homme ni Dieu pêche par un éparpillement de ses pistes narratives, qui débouchent sur un dénouement trop abrupt, il respire la maîtrise par chaque pore.

Saulnier a vu grand, et son casting est au diapason de cette ambition, du duo mutique et mystique formé par Keough et l’intimidant Skarsgard, à celui, attachant et fragile, composé de l’impeccable Jeffrey Wright et du charismatique James Badge Dale (Line of Fire). Leur odyssée sauvage questionne la frontière entre notre part d’humanité, représentée par un Russell articulé et empathique, et de bestialité, symbolisée par les époux Sloane et les masques de loup qu’ils revêtent. La noirceur se tient là, en chacun de nous, prête à nous recouvrir dès que les traces de notre civilité s’estompent. Et c’est là qu’Aucun homme ni Dieu nous tient deux heures durant : en équilibre sur cette fine et inquiétante ligne de démarcation.