Extremely wicked, shockingly evil and vile : comme un beau Diable

par | 17 mai 2019

Zac Efron incarne Ted Bundy dans Extremely Wicked, chronique d’un tueur en série dangereusement charmeur, où les apparences sont tragiquement trompeuses.

« Extrêmement vicieux, scandaleusement malfaisant et ignoble » : à quelques nuances de traduction près, ce sont les paroles prononcées en 1979 par le juge Cowart pour caractériser les viols et les meurtres de Ted Bundy, l’un des plus célèbres serial killer de l’histoire des USA. Cette année-là, le charismatique tueur en série, qui assurait lui-même sa défense en Floride dans une affaire de triple meurtre, fut condamné à mort pour des crimes dont on mesurait alors à peine l’ampleur et la sauvagerie. On peut trouver cela malsain, mais Bundy, exécuté en 1989, est rentré dans le folklore culturel américain au même titre qu’un Hannibal Lecter entièrement fictionnel. Cinq téléfilms et des dizaines d’ouvrages plus tard, le profil de cet assassin sadique, cachant des pulsions inavouables sous une apparence séduisante et insérée socialement, continue de fasciner la société. Voir arriver sur Netflix Extremely Wicked, shockingly evil and vile, adaptation du roman d’Elizabeth Kendall avec Zac Efron, n’a ainsi rien d’une surprise. Son réalisateur Joe Berlinger était déjà présent dans le catalogue de la plateforme grâce à la mini-série documentaire… Ted Bundy : autoportrait d’un tueur. Vous avez dit obsession ?

Une famille pas vraiment idéale

L’originalité du film, qui ne se présente pas malgré les apparences comme un biopic traditionnel, est de reconstituer les faits selon le point de vue d’un psychopathe qui s’envisage comme une innocente victime des circonstances. Extremely wicked, comme le livre dont il s’inspire, s’attache ainsi à Elizabeth Kloepfer (Lily Collins, To the bone), qui s’amourache de ce fringant jeune homme étudiant en droit et papa poule idéal. Aucun spectateur n’est dupe de la vérité que lui cache Bundy, mais les années passent en un claquement de montage musical, sans que la jeune femme ne se rende compte de rien… Jusqu’à ce qu’une vague de meurtres ne secoue la région de Seattle, et que les témoignages qui circulent mettent Bundy en mauvaise posture. Une première puis une deuxième arrestation s’enchaînent, et à chaque fois Ted doit rassurer Elizabeth : la police se trompe, ils cherchent à me piéger… Le schéma d’une relation toxique entre un playboy jouant de ses charmes pour tordre les faits et une femme fragile – la véritable Elizabeth avait des problèmes d’alcool – se dessine alors, tandis que les preuves contre Bundy s’accumulent…

Ceux qui peuvent trouver Extremely wicked timide en ce qui concerne la description des méfaits de Bundy doivent se faire une raison : l’angle adopté par Berlinger ne pouvait que se traduire à l’écran par une absence quasi-totale de violence graphique. Même s’il ne tient pas entièrement le pari de raconter l’itinéraire d’un tueur du point de vue de sa petite amie, le film s’échine à décrire la surface des choses, un monde fait d’évasions à la Papillon, de procès médiatique et de course-poursuite à travers les USA. Un monde dans lequel Bundy serait un compagnon aimant, un évadé persécuté par des forces de l’ordre sans pitié et un apprenti avocat populaire. Bref une version fantasmée de lui-même plutôt qu’une bête sauvage séduisant et décapitant des jeunes femmes d’un État à l’autre – et faisant paniquer les chiens qui croisent sa route. En mettant en scène un tueur incarné par une ancienne gloire de séries musicales disneyennes (Zac Efron est vraiment bon dans un rôle qu’il investit de perceptibles nuances) plongé dans une reconstitution d’époque qui évite à peine d’être funky, Joe Berlinger prend le contre-pied de son propre documentaire, et prend aussi le risque de faire passer Bundy pour un schizophrène incapable de prendre la mesure de ses actes. Or il est de notoriété publique que le jeune homme était parfaitement conscient de ce que sa « part obscure » le poussait à faire.

D’une femme trompée à l’autre

Le film n’est pas exempt de défauts sur la forme, réduisant par exemple l’impact de sa scène de confrontation finale en la plaçant, en partie, au début du film (les flash-forward inutiles sont définitivement une plaie de notre siècle) ou en révélant les remords qui ont rongé Elizabeth pendant des années une première fois avant cette même rencontre. Le scénario effectue aussi une bascule gênante d’un protagoniste à l’autre, Elizabeth étant mise de côté au fur et à mesure que l’histoire de Bundy s’éloigne de son parcours, mais aussi par l’entrée en scène d’un deuxième personnage de femme éperdue d’amour pour Bundy, Carol Ann Booth (méconnaissable Kaya « Le labyrinthe » Scoledario), dont le traitement est beaucoup moins réussi. Joe Berlinger (à qui l’on doit Blair Witch 2, certes, mais surtout les documentaires Metallica : Some kind of monster et Paradise Lost) se montre dans la deuxième partie du film moins tranchant et d’évidence plus soumis à la tentation de la recréation de moments de télé connus du grand public – le procès de Bundy fut l’un des premiers à être télévisé, des années avant celui d’O.J. Simpson. Il trouve matière à enrichir son casting de nombreux seconds rôles de luxe, tenus par Jim Parsons, John Malkovich ou même Haley Joel Osment.

Mais la mécanique habilement provocatrice d’Extremely Wicked finit malgré tout par tourner à vide. Et il faudra une dernière performance d’acteur (et d’actrice) dans un parloir verdâtre, vendue à l’avance mais intense, pour redonner un coup de fouet au film. Une révélation finale en forme de rappel à la réalité, comme pour souligner que la beauté du diable permet de nous faire avaler, si l’on y prend pas garde, de sacrées couleuvres.