Train Dreams : une épopée intime sublime et entêtante
Chronique d’un homme simple au carrefour des siècles, Train Dreams est une splendide découverte, portée par un Joel Edgerton habité.
C’est un cliché rebattu de parler de certains films comme d’expériences à vivre plutôt qu’à raconter. « Il faut le voir pour comprendre », lit-on parfois, avec un soupir prêt à sortir devant ce type d’accroche qui sonne comme une facilité, une échappatoire à toute forme d’analyse concrète. Mais il est vraiment, vraiment tentant, de décrire de cette manière ce discret phénomène qu’est devenu Train Dreams. Désormais nommé à l’Oscar du meilleur film, le deuxième long-métrage de Clint Bentley, remarqué avec Jockey puis surtout avec Sing Sing qu’il avait coécrit, est l’adaptation d’un court roman de Denis Johnson, qui raconte, pas nécessairement dans cet ordre, l’enfance, la vie et la mort de Robert Grainier. Ce bûcheron de l’Idaho, parti abattre des arbres dans les forêts du Nord-Ouest des États-Unis au tournant du 20e siècle pour permettre l’avancée du réseau ferroviaire, est à l’échelle du temps et de l’Histoire, un nobody. Un homme simple qui traverse une époque pas comme les autres, marquée par une industrialisation qui révolutionne le rapport de l’Homme à la Nature.
Méditations sur un monde nouveau
En dévoilant la vie de Robert Grainier (Joel Edgerton) à l’écran, Train Dreams transcende par ses images, son interprétation, sa photo miraculeuse, ce récit méditatif, peu attaché aux conventions narratives traditionnelles. Il a été beaucoup écrit que Bentley était influencé par le style de Terrence Malick pour composer ces instants volés, ces échappées pastorales et l’atmosphère générale de rêverie cotonneuse qui caractérise le film. Bercé par la voix off de Will Patton, narrateur chargé d’empathie, Train Dreams a effectivement quelque chose du Malick de La ligne rouge et Le Nouveau monde, par ce qu’il dit de notre rapport conflictuel au monde, de notre sentiment d’être écrasé par les forces du destin qui nous malmène, de notre place, quoiqu’il arrive, éphémère et minime dans l’Histoire – cela peut se résumer parfois à une paire de bottes incrustée dans un arbre centenaire.
« Train Dreams hypnotise du premier au dernier plan, accompagné comme une évidence par la voix plaintive et déchirante de Nick Cave. »
Mais Bentley ne détourne pas pour autant le regard de cette Amérique qu’il dépeint dans toute sa rugueuse et fugace beauté. Train Dreams a beau être, lâchons le mot, une expérience, il ne s’égare jamais vraiment. Le film dit beaucoup, par petites touches, du siècle et du pays que Grainier traverse. Notre héros, du genre taiseux, est un orphelin lancé tôt sur les rails d’une vie de nomade. Dur au mal, il est hanté par le meurtre raciste d’un compagnon de travail chinois, qu’il n’a rien fait pour empêcher. Marié à l’attachante Gladys (épatante Felicity Jones, qui sortait tout juste du tournage de The Brutalist), il doit s’éloigner de longs mois d’une vie de famille idyllique pour gagner de quoi vivre, parfois au péril de sa vie – celle-ci ne tient parfois qu’à une branche qui tombe. L’existence solitaire de Grainier est faite de brèves joies et de peines insondables : tout le film est traversé par l’imminence de la perte, et s’articule autour d’une tragédie dont le héros ne peut se remettre. Elle est en cela semblable à tout autre, si ce n’est que Grainier vit et meurt au moment où le monde autour de lui change irrémédiablement. La symbolique du chemin de fer, qui ne connaît que la marche en avant, est bien choisie pour évoquer la vie d’un homme modeste qui choisit, involontairement ou non, de rester à quai.
Le rôle d’une vie pour Joel Edgerton ?
Tourné en moins d’un mois en décors réels, avec une méthode de travail qui autorisait assez de liberté pour capturer, à l’heure magique, des images fugaces d’un bonheur immaculé ou la grandeur menaçante d’une forêt de séquoias, Train Dreams hypnotise du premier au dernier plan, accompagné comme une évidence par la voix plaintive et déchirante de Nick Cave. Le film n’a rien de labyrinthique, mais on pourrait se perdre dans ses ruminations mélancoliques et son enchevêtrement de cadres terrassant de beauté. Des moments de pure sidération qui alternent avec de gros plans tactiles, là sur une main caressant un dos, ici sur le visage de Joel Edgerton, lequel fait passer des dizaines d’émotions en quelques regards. Le jeu du comédien australien, dans ce qui est peut-être son meilleur rôle, se charge de révéler la vie intérieure d’un héros impénétrable, qui se laisse rarement aller à un trop-plein d’émotions – rendant les scènes où il se déride d’autant plus bouleversantes.
Modeste en apparence, mais entêtant au possible, Train Dreams n’est pas un film évidant et ne fera plus que tester la patience des adeptes de la vitesse rapide. Œuvre crépusculaire, le long-métrage de Clint Bentley parvient toutefois, en moins de cent minutes, à imprimer au fer rouge dans notre mémoire ses visions, ses réflexions, sa poignante tristesse. C’est la marque des films qui comptent, et qui vous accompagnent ensuite toute une vie.
