Dead Talents Society : les influenceurs de l’au-delà !

par | 2 avril 2025 | À LA UNE, Critiques, NETFLIX

Dead Talents Society : les influenceurs de l’au-delà !

Et si vous étiez condamné à être populaire sur les réseaux même après la mort ? Un concept délirant que Dead Talents Society exploite à merveille.

Sur la carte de l’horreur asiatique, Corée du Sud et Japon règnent en maître depuis les années 2000 en alignant films cultes acclamés ou remakés dans le monde entier. Pourtant une petite île, bien connue pour résister à ses envahissants voisins et pour ses Bubble Tea, cherche à nous donner la chair de poule : Taïwan. D’abord, ce fut par les jeux vidéo avec deux chefs-d’œuvre du studio Red Candle : Détention (2017) et Dévotion (2019). Deux jeux horrifiques qui utilisaient à la perfection l’histoire de Taïwan, ses superstitions, ses sectes, son folklore religieux pour nous décrire une île au passé tragique et trouble. Netflix compléta l’offensive en 2020 et 2022 avec l’adaptation réussie en mini-série de Détention et la sortie d’Incantation (Kevin Ko, 2022), found footage avec une malédiction bouddhique : un film non sans défaut, mais au final glaçant.

C’est donc avec attention que nous attendions Dead Talents Society auréolé d’un box-office local record, d’une bande-annonce prometteuse, mais surtout de l’excellente réputation de son réalisateur John Hsiu, réalisateur en 2019 de l’efficace adaptation cinématographique de Détention. Alors, essai transformé ?

Enfin du sang neuf !

Dead Talents Society : les influenceurs de l’au-delà !

À l’heure des franchises, remake et reboot, nous lançons Dead Talents Society avec un a priori positif, tant son concept est original. Imaginez un monde où les fantômes vivent parmi nous et doivent inlassablement faire des vues sur les réseaux sociaux pour ne pas disparaître. Ainsi, dans l’au-delà régi par la société Dead Talents, qui délivre de précieux permis de hanter, c’est la course pour créer les meilleures légendes urbaines qui feront des clics dans le monde réel. Mais gare au flop !

Ce point de départ prometteur entraîne le film vers une hilarante et horrifiante parodie du YouTube de 2025 où les vidéos à succès sont de plus en plus coûteuses, où une logistique immense de petites mains invisibles se déploie derrière nos Mister Beast ou Inoxtag. Le métrage rend crédible son lore avec des extraits de talk-show, des Tik Tok ou des remises de prix avec pleins de clins d’œil au monde réel : les dramas entre stars, les sponsos à outrance, les déchéances, les collaborations forcées pour le clic…

« Ce qui achève de faire de Dead Talents Society un incontournable
est sa mise en scène très inspirée et virevoltante. »

Mais comment survivre dans un tel univers quand en vie vous n’avez été personne et que vous n’avez eu aucun talent ? C’est le destin de Cho Hsiao-Lei (touchante Gingle Wang, déjà excellente dans Détention), dit la Rookie, une jeune fille récemment décédée qui a 30 jours pour percer dans le « fantôme game ». De ce compte à rebours non cousu de fils blancs va découler la plus belle idée du scénario : une lettre d’amour aux invisibles, aux déclassés, aux perdants comme aux plus belles heures d’un certain Tim Burton.

Car dans sa lutte contre l’oubli, la Rookie devra faire équipe avec une joyeuse bande de bras cassés : Makoto (Bao-lin Chen, autant à l’aise dans la comédie autant que dans les films d’auteur chinois comme Bouddha Mountain), un chanteur pop oublié et imprésario bas de gamme de Catherine, une diva déchue (formidable Sandrine Pinna) ayant eu son heure de gloire avec sa chambre d’hôtel hantée et qui voit en Hsiao Lei l’inespéré ticket de retour vers les projecteurs. De cet attelage des zéros naît une sanguinaire amitié et une quête drolatique qui emprunte avec succès autant à Rocky qu’à L’Exorciste et ses vomissements verdâtres.

Fantômes et sentiments

Dead Talents Society : les influenceurs de l’au-delà !

Au-delà de la comédie parodique, Dead Talents Society remporte la mise lorsqu’il verse dans l’émotion. En effet, au gré des anniversaires ou des fêtes locales comme Qingming, quand les proches brûlent de faux sacs et de faux billets sur les autels des défunts, John Hsiu parsème son métrage d’émouvants flash-backs ou de dialogues sur l’errance, les doutes, les regrets ou le passé de nos fantômes en peine. Notre cœur se serre devant ces destins malchanceux broyés par la vie, qui cherchent une seconde chance dans un au-delà où « il est plus difficile d’être mort qu’en vie », comme le criera avec rage notre héroïne.

Des rires, de l’émotion, mais ce qui achève de faire de Dead Talents Society un incontournable est sa mise en scène très inspirée et virevoltante. Le tempo comique ne se relâche jamais et culmine dans le dernier tiers du métrage, quand toute la bande doit parachever sa légende. Les gags visuels et idées fusent, aidés par un montage lisible et dynamique. Les décors sont rares, mais l’idée du love hotel miteux des années 1980 pour accentuer le côté déclassé de nos héros est très à propos.

Un superbe hommage à l’horreur asiatique

Dead Talents Society : les influenceurs de l’au-delà !

Côté effroi, l’amateur de Conjuring ne trouvera pas son compte, car Dead Talents Society est avant tout un vibrant hommage aux courants les plus populaires de l’effroi asiatique. Il rend hommage aux grands classiques japonais comme Ring, The Grudge et son fantôme aux longs cheveux, mais le ton très burlesque et les blagues scatos nous font surtout replonger avec délice dans le genre désuet de la kung fu ghost comedy, populaire à Hong-Kong dans les années 1980-1990 avec ses classiques comme Mr Vampire (Ricky Lau, 1998) et L’Exorciste Chinois (Sammo Hung, 1980). Quelques scènes attendues sont bien là et se révèlent très efficaces, comme l’introduction de Catherine alors à son apogée ou la découverte involontaire, toute en sang, tripes et explosions, des talents de Hsiao-Lei à enfin gagner ses premiers like.

Avec son concept malin et pleinement exploité, ses dialogues ciselés, son comique qui emprunte aux cartoons et un talentueux casting, Dead Talents Society aurait pu se contenter d’être qu’une comédie parfaitement réussie. Mais ses critiques acerbes du capitalisme galopant, de la course à la performance et au succès dans les familles asiatiques, et de notre époque où l’oubli sur les réseaux sociaux semble être plus essentiel que de rester dans la mémoire de nos proches, font de l’œuvre de John Hsiu un spectacle aussi réjouissant que politique.

Enfin, si le manque de jump scares décevra les amateurs de belles frayeurs, les plus cinéphiles se réjouiront inévitablement devant cet amusant et émouvant hommage à l’horreur made in Asia.