Une semaine avant sa sortie, Born to Watch a assisté, à l’invitation de Ciné +, partenaire de Dans les forêts de Sibérie, à une présentation du film par son équipe. Adaptation de l’essai de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (prix Médicis en 2011), raconte le destin d’un homme en quête de liberté qui part au fin fond de la Sibérie trouver la paix et la plénitude qui lui manque. Dans une bonne humeur contagieuse, le réalisateur Safy Nebbou (Le Cou de la girafe), taquin et boute-en-train est revenu sur son projet. Il côtoyait l’acteur Raphaël Personnaz qui s’est plaint malicieusement des épreuves, réellement impressionnantes, qu’il a dû endurer pour jouer ce rôle, à la manière d’un Dicaprio bien de chez nous. À leurs côtés, le musicien virtuose Ibrahim Maalouf a expliqué, avec beaucoup d’humilité, son approche de la direction musicale. David Oelhoffen (Loin des hommes, L’Affaire SK1), appelé en renfort au scénario, a commenté son long travail d’adaptation. Rencontre.


Raphaël, qu’est-ce qui vous a incité à rejoindre cette aventure ?

foret_1Raphaël Personnaz : J’avais lu le livre de Sylvain Tesson il y a cinq ans. À l’époque, je rentrais d’un tournage au Tadjikistan et j’avais des difficultés à reprendre la vie quotidienne à la maison. Ce récit m’a emmené ailleurs, j’aimais sa façon d’écrire et l’idée de la fuite, qu’il appelait « la politique de la cabane ». Comme j’avais tellement aimé le livre, je craignais d’être déçu par une adaptation trop fidèle. Sylvain a d’ailleurs prévenu Safy, en lui disant que si l’intrigue restait trop statique, elle risquait d’être ennuyeuse. L’ajout de ce personnage romanesque, joué par Evgueni Sidikhine, un acteur prodigieux, m’a poussé à le faire. Dans un paysage cinématographique français qui a parfois tendance à se formater, j’avais aussi cette chance de toucher à un genre rare, qu’on a plus l’habitude de réaliser.

Ibrahim, êtes-vous allé sur place pour vous inspirer des images avant de composer ?

Ibrahim Maalouf : Très honnêtement, je ne suis pas allé sur place, je n’ai pas lu le livre et je n’ai pas rencontré Sylvain Tesson. En effet, quand je suis arrivé sur le projet, le tournage était achevé. De plus, selon mon expérience naissante dans la composition de musique de film, j’aspire plutôt à me détacher du projet pour apporter quelque chose de nouveau au réalisateur et aux acteurs. Si je devais faire tout ce qui est prévu, il n’y aurait aucune originalité dans mon apport. J’aime l’idée d’apporter un regard extérieur à partir des images et de ma simple imagination. Maintenant, par contre, j’ai très envie de m’impliquer, de partir en Sibérie, de rencontrer Sylvain et de lire le livre.

Vous signez la BO d’un film où le personnage principal se retrouve à jouer de la trompette sur la glace. C’est une coïncidence ? Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?

IM : J’ai discuté avec Safy de ce que nous avions envie de partager et des points communs entre la musique et l’image : la sérénité, la plénitude, la pureté, le grandiose, sans la grandiloquence. J’avais déjà composé, pendant qu’ils tournaient, le thème final pour mon album, sur le même sujet de la recherche de soi). Ensuite, j’ai composé à partir des images, souvent en présence de Safy, en studio. J’ai fait confiance à mon instinct en suivant chronologiquement le film. Pour la trompette dans le film, j’en suis ravi, mais je n’y suis pour rien.

Safy Nebbou : Oui, avant qu’Ibrahim se joigne à l’équipe, j’avais demandé à Raphaël s’il savait jouer d’un instrument, il m’avait répondu la trompette. J’ai bien aimé cet effet visuel, original. S’il avait joué de la guitare, cela ne m’aurait pas intéressé. Même si cela a été difficile pour Raphaël de jouer dans ce froid. Excusez-le normalement, il joue bien ! (rires)

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Où s’est passé le tournage exactement ?

RP : Le tournage a eu lieu principalement sur l’île Olkhon, sur les bords du lac Baïkal. Nous avons également tourné à 200 km au nord, plus proche de la cabane de Sylvain. D’ailleurs, j’ai réalisé la folie de Sylvain d’aller dans un endroit à 5 h de marche de la première habitation et trouver qu’il n’était pas encore assez isolé. Nous avons passé 10 jours là-bas, totalement déconnectés du monde extérieur. J’ai vraiment été heureux là-bas car il y avait un vrai partage entre les gens de l’équipe.

SN : La cabane existait déjà, mais nous l’avons adaptée pour le tournage. Le site était déjà très beau, en plus la glace s’est figée face à la cabane a augmenté la beauté de l’endroit.

Quel rôle a eu Sylvain Tesson dans cette adaptation ?

RP : Je l’ai rencontré, il y a trois ans, par un ami commun. J’avais lu ses livres et je l’admirais beaucoup. Il m’a invité avec un groupe d’amis à boire de la vodka en écoutant des chants russes chez lui. J’avais la tentation de singer certaines attitudes liées à sa personnalité. Les lunettes et les livres présents dans la cabane peuvent faire penser à lui. Mais finalement, il fallait plutôt inventer un tout autre personnage, tout en gardant la philosophie de Sylvain.

SN : Nous étions complètement libres d’écrire le scénario. Il nous a parlé de l’idée du personnage Russe. Je lui ai envoyé le scénario, il m’a écrit pour me dire qu’il avait beaucoup aimé. Il n’a pas pu aller sur le tournage à cause d’un grave accident, mais il est venu en convalescence dans la cabane que nous avions aménagée pour le film. Il est resté trois semaines. Il a vu le film et m’a dit « j’aurai adoré rencontrer cet homme et vivre cette histoire d’amitié ».

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Comment s’est passé le contact avec les Russes ?

SN : Nous collaborions avec des pêcheurs qui promènent les touristes sur le lac l’hiver. Certains se sont improvisés chauffeurs, d’autres constructeurs, d’autres encore régisseurs pour nous, nous nous sommes très bien entendus.

Nous connaissons peu de détails du personnage. Avez-vous, à l’écriture du scénario, envisagé de détailler sa vie ?

David Oelhoffen : Le chemin a été long sur l’écriture. Safy m’a contacté parce que Loin des hommes avaient des similitudes avec Dans les forêts de Sibérie. Mon rôle était de proposer à Safy des idées. Nous sommes partis en repérage d’écriture vivre dans la cabane de Sylvain Tesson, sur ses traces. Il faisait -15°C et nous n’avions pas eu froid ! C’était peut-être le voyage le plus beau que j’ai fait de ma vie. Notre base de travail était le livre, Sylvain Tesson, le personnage principal. Mais lui-même nous a conseillé de prendre un chemin différent. Safy a toujours souhaité faire un film qui parle de quelqu’un qui se retrouve. Il avait un désir d’épure et d’universalité, alors nous avons éliminé plusieurs éléments de la vie de ce personnage. Il n’a pas de problèmes précis à résoudre. Nous avons réalisé aussi que plus nous parlions de la vie passée de ce personnage et moins nous abordions le vrai sujet : la confrontation de l’homme avec la nature. Il y a plein de choses qui ne sont pas dans le scénario qui sont dans le film grâce à Raphaël. La trompette, par exemple.

SN : Comme quand j’ai lu le roman, je voulais que le spectateur se projette sans avoir eu de drame personnel particulier. Je souhaitais que chacun puisse s’identifier. J’ai gardé pour référence Dersu Uzala, d’Akira Kurosawa.

Avez-vous improvisé pendant le tournage ?

RP : Safy m’a donné le droit de proposer, sans rester dans le carcan du scénario, mais sans me montrer contemplatif.

SN : C’est l’endroit qui nous a imposé cela. Dans un plan du film, Raphaël semble tout petit au milieu de la glace. Nous étions en train de rouler et soudain, j’ai vu un très beau ciel et je savais que c’était le moment où jamais. Nous nous sommes arrêtés pour filmer cet instant unique.

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Comment avez-vous appréhendé le tournage en terme technique et logistique ?

SN : Nous avons d’abord testé le matériel pour savoir s’il résisterait à des températures atteignant -40°C. Nous avons créé des housses spéciales cousues pour les caméras et les câbles sons pour éviter qu’ils ne se brisent. Nous avons prévu plusieurs caméras, pour les tournages intérieurs et extérieurs pour éviter de garder la buée en passant du chaud au froid. Pour l’équipe aussi, il a fallu se couvrir en circonstance. Mais il y a certains corps de métiers qui posaient problème. Par exemple, la pointeuse doit travailler sans gant. Elle passait son temps à les enlever et à les retirer, ce n’était pas facile. Heureusement, le soleil était puissant et apportait une belle luminosité et de l’énergie. Le tournage a duré 52 jours. Nous avons réalisé plusieurs voyages sur place. Nous n’avions pas beaucoup de budget. Malgré tout, j’ai voulu avoir le temps de chercher un peu. L’instant où le lac craque à la fin de l’hiver, appelé la débâcle, c’est très rapide, je voulais absolument le filmer. Nous mesurions la glace chaque jour. Mais nous avions dû rentrer à Paris quelques jours. Lorsque nous sommes revenus, Arnaud Humann (régisseur général du film, qui vit en Sibérie depuis 23 ans et à qui Sylvain Tesson a dédié son essai) m’informe que la débâcle a eu lieu sans qu’on puisse le filmer. Alors, un peu tristes, nous sommes revenus à la cabane, le lac était redevenu liquide. Soudain, le vent s’est levé et la glace est revenue. J’avais l’impression d’avoir crié comme un réalisateur américain « Top, la glace ! ». Et nous avons pu filmer la fin du film.

DO : Dis-moi Raphaël, comment savais-tu que la glace sur laquelle tu marchais n’allait pas craquer ?

RP : L’instinct. (éclat de rire général) Non, sérieusement, une fois, j’ai marché sur un morceau de glace qui s’est effondré et ma jambe a plongé dans l’eau… On peut voir, sous ses pieds, la glace qui se gorge d’eau et devient noire. J’ai eu un peu peur et je les voyais tous sur la rive à dire « C’est super, ne bouge pas, c’est génial ! ». Mine de rien, sachant la profondeur et la température de l’eau, imaginez vous retrouver sur ce bloc de glace à la dérive et entendre le son cristallin de la glace qui se brise…

[quote_center] »Le tournage a eu lieu sur l’île d’Olkhon, sur les bords du lac Baïkal. »[/quote_center]

Pour la scène de la baignade, étiez-vous sécurisé ?

RP : Non, et je l’appréhendais beaucoup. Il fallait que je sorte du bagya, le sauna russe, le corps chaud, même fumant. Ainsi réchauffé, je pouvais plonger dans l’eau à -3°C et y rester une petite minute. Mais le plus difficile était de ressortir, car la température de l’air plafonnait à -20°C de sorte que l’eau se transforme très vite en glace. Du coup, je retournais au bagya le plus rapidement possible. Le jour du tournage de cette séquence, j’ai donc passé ma journée, à courir du bagya à l’eau… à poil et avec ma lance ! En plus, l’équipe se désintéressait de mon sort, car la présence de cet énorme ours qui me menaçait leur semblait beaucoup plus captivante !

SN : Oui, la difficulté était de filmer en même temps Raphaël et l’ours. Ce dernier s’appelait Micha et il était difficile à gérer. Il venait d’un cirque local, nous ne pouvions pas faire venir des ours de Moscou, qui sont entraînés pour le cinéma. Pour moi, l’ours a été la journée la plus compliquée. Mais l’un dans l’autre, le fait qu’il reste là, à gratter le sol pendant que Raphaël se retrouve bloqué dans l’eau glacée, il a provoqué une situation assez comique qui me plaît beaucoup.

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Avez-vous réussi à vous détacher de cette histoire très forte ?

RP : Je suis revenu de Sibérie changé, forcément à la fois en tant qu’homme et de comédien. Dans ce film, les deux se rejoignent, je ne jouais pas réellement, je découvrais en permanence, beaucoup de choses sont saisies sur le vif, comme un documentaire. Cette aventure ne m’a pas laissé indemne. L’avantage du film est qu’il ne met pas en opposition la ville et la nature. Le personnage rentre apaisé, après une parenthèse. Il s’est produit la même chose pour moi. Nous savons qu’un endroit comme celui-ci existe, il reste accessible. Certes, il est un peu extrême, il existe des endroits de ce type moins extrêmes mais il est toujours possible d’y retourner quand l’envie nous prend.

SN : avec Raphaël, nous avons un projet commun de théâtre, qui n’a pas grand-chose à voir, mais il s’inscrit dans la continuité de notre collaboration. J’ai aussi envie de travailler de nouveau avec Ibrahim et David. Je travaille sur un nouveau projet de film, mais il m’est difficile de poser ma caméra dans un appartement haussmannien après cela. C’est en cela que Dans les forêts de Sibérie a été une expérience libératrice et rare.

[toggle_content title= »Bonus » class= »toggle box box_#ff8a00″]L’Association française des directeurs de la photographie a publié sur son blog des souvenirs et des photos du tournage.[/toggle_content]

Merci à Way to Blue pour l’invitation
Crédits photos : Copyright 2016 Nord-Ouest Films