Eega : la mouche vengeresse de S.S. Rajamouli

par | 30 juin 2026 | Rétroaction

Eega : la mouche vengeresse de S.S. Rajamouli

Aventure jouissive sur un homme réincarné en mouche, Eega prouvait déjà, dix ans avant RRR, le talent immense du réalisateur indien.

Quelques années avant l’immense carton en Inde de la saga Baahubali (2018) et le début de sa notoriété dans le monde qui explosera avec le tout aussi monumental RRR en 2022, S.S. Rajamouli réalisait en 2012 Eega (en français, « la mouche »), un film fou, mais qui résume déjà la suite de sa carrière : sincère, unique et démesurée. Le tournage d’Eega ne fut pas une partie de plaisir : le budget explosa en cours de route (notamment à cause des effets spéciaux, qui demandèrent 14 mois de post-production) et le film constituait une vraie prise de risque liée à son pitch : celui d’un amoureux transi occis par son rival et réincarné en mouche ivre de vengeance ! Le réalisateur fait au final de cet insecte vengeur un succès au box-office. Quelques curieux en France le découvrent lors de l’Étrange Festival de 2013, mais le film revient aujourd’hui sur le devant de la scène grâce à Carlotta Films, qui met en avant le travail de Rajamouli avec une sortie en Blu-ray et, plus rare encore, une brève diffusion au cinéma !

Quand l’amour donne des ailes

Eega : la mouche vengeresse de S.S. Rajamouli

Tout commence par une voix off : un enfant demande à son père une histoire vraiment originale pour s’endormir. Le père raconte alors le destin de Nani (Ghanta Naveen Babu, connu sous le nom d’acteur Nani) et Bindu (Samantha Ruth Prabhu), un homme et une femme qui tombent amoureux au premier regard. Leur début de romance est rapidement interrompu par Sudeep (Sudeep Sanjeev) un « chef d’entreprise » local, plus proche du mafieux cruel qu’autre chose. Il convoite Bindu, finance un de ses projets pour pouvoir la fréquenter, mais se rend vite compte qu’elle aime éperdument Nani. Il va alors tout simplement l’assassiner avec l’aide de ses sbires. Mais nous sommes dans un conte, et la mort du héros n’est que la fin du premier acte, celle qui signale le passage d’un film romantique « classique » au film de vengeance. Car Nani s’est réincarné dans le plus improbable et fragile des corps : celui d’une mouche. C’est le début d’une véritable épopée aussi loufoque que fantastique…

« Le principe d’identification, et donc de tension, fonctionne d’autant mieux que comme dans Wolf Creek, McLean donne du temps à ses personnages pour exister avant que le carnage commence. »

Parce qu’il repose sur une idée folle, excitante à mourir mais qui peut vite virer au ridicule, Eega avait mille raisons de se rater : parodie bas de gamme, série Z exotique, voir potentiel nanar au scénario improbable. Pourtant, et de manière impressionnante Rajamouli évite chaque piège en maîtrisant parfaitement le dosage de ses ingrédients pour nous emmener dans son délire. Déjà parce que le réalisateur traite son sujet, et son film, au premier degré, avec soin et sérieux. Ensuite, parce qu’il croit dans son concept de bout en bout, et n’hésite pas à mettre vraiment sa mouche au cœur du film. Dès la première séquence post-réincarnation (visuellement pourtant pas la plus réussie) où le héros découvre son nouveau corps, donc, et tous les nouveaux enjeux que cela implique. Tout dans la nature et le monde des hommes est devenu danger. Nous sommes happés par ce changement d’échelle et nous pouvons dès lors nous identifier totalement à cet insecte de quelques millimètres et microgrammes seulement. Eega devient une démonstration de foi dans la force de la mise en scène.

La patte d’un véritable artiste

Eega : la mouche vengeresse de S.S. Rajamouli

Parmi les autres réussites évidentes d’Eega il faut noter aussi la prestation parfaite du grand méchant, Sudeep. Parce qu’il devient l’humain principal à l’écran, il tient le film sur ses épaules tout autant que la mouche, et il est tout simplement incroyable dans les différents registres, passant par toutes les situations et émotions possibles : arrogant et brutal, déstabilisé et impuissant, ridicule souvent, car le film est aussi très drôle et le fait passer pour un fou dépassé par un insecte qui le rend paranoïaque. Enfin, l’action et les effets spéciaux sont vraiment de grande qualité malgré la complexité des différences de tailles et les contraintes budgétaires pour un film qui a déjà 15 ans. Rajamouli a également intelligemment évité la facilité de l’anthropomorphisme : sa mouche a vraiment un design de mouche (avec un petit clin d’œil vers Kamen Rider, ou un masque de super héros, quand celle-ci porte des lunettes protectrices.) Mais elle reste très expressive dans sa forme authentique.

Il serait difficile de bouder son plaisir devant ce plus petit « David » imaginable (un homme pauvre et pur réincarné en insecte inoffensif) affrontant un « Goliath » particulièrement réussi. La mise en scène est d’une inventivité constante, multipliant les points de vue de la mouche et les changements d’échelle au sein d’un même plan, dans une fluidité totale. On décèle parfois l’héritage d’un Princess Bride, entre autres, pour le côté conte et personnages manichéen, ainsi que de Chérie, j’ai rétréci les gosses, pour le gigantisme des décors contrastant avec des héros minuscules. Il y a sûrement beaucoup d’autres titres dans la culture indienne où le thème de la réincarnation est traité, vu l’importance de cette croyance dans le pays. Mais probablement jamais avec l’angle choisi par Rajamouli.

Eega était un pari impossible qui a fonctionné au-delà de toutes les espérances. Tout comme RRR, c’est une expérience à tenter de toute urgence, de nature à séduire ceux qui n’ont pas la culture et les codes du cinéma indien. Les trente premières minutes de romance peuvent déstabiliser (au sens où elles reprennent les codes traditionnels « bollywoodiens »), mais elles ne constituent qu’un amuse-bouche nous préparant à l’arrivée d’un héros insectoïde unique en son genre. Jubilatoire !