Solitaire : une réussite à la force des crocs
Dans des paysages australiens splendides, des touristes affrontent un crocodile vorace. Un pitch connu qui n’empêche pas Solitaire d’être une réussite défiant l’usure.
Réaliser un film de monstre : un rêve que Greg McLean chérissait depuis bien longtemps, et qui a failli se concrétiser dans les années 90, lorsqu’il démarche les sociétés de production pour vendre le script de Rogue (devenu Solitaire en VF). Ne trouvant pas les financements, il se rabattra sur un scénario plus facile à tourner au niveau du budget : le fameux Wolf Creek. Un film d’angoisse tétanisant, source d’une improbable franchise, qui piégeait ses personnages dans l’antre d’un serial killer comme on souhaite ne jamais en croiser dans le bush australien. Amoureux de son pays natal, McLean en a sublimé l’essence en un film : avec ses paysages lunaires (le titre se réfère à un cratère immense, perdu au milieu du désert), ses routes interminables, sa végétation aride et sa population de rednecks, l’Australie profonde se rappelle à notre bon souvenir, en tant que fascinant et sordide paysage cinégénique.
Dans la tanière du prédateur
Après ce coup de maître, McLean ressort des cartons au milieu des années 2000 Solitaire, et le vend aux frères Weinstein. Pas forcément la meilleure solution pour s’assurer une bonne promotion : la carrière du film outre-Atlantique sera météorique. Injuste quand on voit le résultat, sorti malgré tout sur grand écran chez nous, en 2008. La force de Solitaire ? Le respect jusqu’au-boutiste de son sujet pourtant maintes fois traité par le passé, de L’incroyable alligator à Lake Placid en passant par Black Water, australien lui aussi, jusqu’aux plus récents Crawl et The Pool.
« Le principe d’identification, et donc de tension, fonctionne d’autant mieux que comme dans Wolf Creek, McLean donne du temps à ses personnages pour exister avant que le carnage commence. »
Soit un crocodile bien plus gros que la moyenne, un prédateur vorace et, donc, solitaire, qui règne sur un petit territoire fluvial situé dans le Kadaku National Park. Un territoire dans lequel la guide touristique Kate Ryan (Radha Mitchell, Triangle) et son petit groupe, où l’on retrouve notamment un journaliste cynique, vont malheureusement s’aventurer, et s’échouer. À partir de là, les recettes du survival façon Dents de la mer, mixées à la caractérisation des personnages proches d’un film catastrophe, fonctionnent à plein régime. Ménageant les apparitions de son monstre vedette, McLean imagine chaque scène comme un moment de pure tension, basé sur un micro-suspense : qui va se faire attaquer ? Quand ? Comment ? À ce petit jeu de massacre, l’auteur-réalisateur est très fort, et tire autant parti de ses comédiens (dont Michael Vartan, qui surfait alors sur la vague de popularité d’Alias), que des paysages naturels dans lesquels il a pu tourner.
De la pâtée pour crocos, mais pas seulement
Insérant des plans aériens du no man’s land dans lesquels il piège ses personnages, avec une partition à la fois épique et planante signée François Tétaz, McLean donne une dimension quasi-mystique à son aventure en vase clos, malgré le ciel ouvert et les immenses étendues qui entourent l’embouchure du fleuve. Le principe d’identification, et donc de tension, fonctionne d’autant mieux que comme dans Wolf Creek, McLean donne du temps à ses personnages pour exister avant que le carnage commence. On peut trouver cela artificiel (à de rares exceptions près, ces futures proies sont assez unidimensionnelles), mais ce jeu sur l’attente favorise d’autant plus l’immersion qu’il ne traite jamais ses acteurs comme de la chair à pâté, et parvient même à glisser une note de romantisme discret dans son dénouement. Un exploit en soi, pour une série B aussi codée.
Attractions et influences
Sans être un sommet d’inventivité et de frénésie visuelle, The Guest exerce un pouvoir d’attraction au moins égal à celui de son acteur vedette, Dan Stevens, comédien britannique révélé par Downton Abbey dont la carrière a par la suite explosé, avec la série Légion et La Belle et la bête, entre autres, sans qui le film ne serait pas ce qu’il est. L’acteur propulse grâce à un charisme ripoliné jusqu’à l’absurde un script calibré comme une série B des années 80 : c’est-à-dire soucieuse de prendre son temps pour établir une histoire, avant de foncer tête baissée dans l’action à la Terminator et le fun, au son de boucles synthétiques héritées, encore et toujours, de John Carpenter – le film se passe même à Halloween, bon sang ! Les jeux de couleurs criardes, les cadrages en Scope, contribuent également à évoquer la tendance rétro-eighties popularisée par Drive, qui partage avec The Guest cet amour immodéré pour les éclats de violence esthétisants, et la transformation des clichés du genre en de simples backgrounds narratifs.
Là où le film d’Adam Wingard se différencie, c’est dans l’utilisation d’un humour qui pourrait passer pour du cynisme, s’il n’était pas aussi subtilement utilisé. Le réalisateur et son scénariste débordent d’un amour visible pour leurs acteurs et leurs personnages, ce qui se traduit par un dénouement laissant la porte ouverte à un The Guest 2 que les principaux intéressés continuent d’évoquer ces dernières années – Dan Stevens en parlait encore en 2025. même si cela n’arrive pas, le fait que l’original alimente ces discussions prouve que The Guest a trouvé un public de fans fidèles, plus de 10 ans après sa discrète distribution.
