Laissons de côté pour un moment le blabla marketing de Marvel autour de leurs soi-disant « Phases ». Avengers, l’ère d’Ultron, s’il se savoure mieux en ayant connaissance des dernières productions en date du studio, en particulier Captain America : le soldat de l’hiver, est moins l’aboutissement d’un grand arc cinématographique qu’une suite en bonne et due forme du troisième plus gros succès de tous les temps. Le problème qu’a dû surmonter Joss Whedon, toujours aux manettes, était non seulement de ne pas décevoir le public monté à bord du Marvel Cinematic Universe à l’occasion du premier opus, mais aussi de faire oublier que l’une des principales forces du film était son élément de surprise. Rassembler dans un même long-métrage des super-héros stars de leur propre franchise pour une créer une autre encore plus impressionnante, le tout en gardant un semblant de cohérence : c’était un pari fou qui comme on le sait a fonctionné, et Whedon a été le premier à recevoir, à raison, tous les lauriers pour avoir trouvé la solution à cette équation risquée.

C’est avec le souvenir de cette réussite que doit composer le réalisateur, qui a de son propre aveu atteint ses limites avec la production de cette séquelle, devenue non pas le pinacle, mais une étape parmi d’autres du plan stratégique de Marvel. L’ère d’Ultron aura à peine atteint les rivages américains que déjà, Internet bruisse de rumeurs sur l’histoire de Captain America 3, la saison 2 de Daredevil, le casting de Docteur Strange, la prochaine bande-annonce d’Ant-Man… Marvel est désormais sur toutes les lèvres, dans tous les fils d’actualité, omniprésent même lorsqu’il ne communique pas. La suite des aventures d’Iron Man & Co. fait désormais moins figure d’événement que de passage obligé, et le film a pour mission de ne laisser aucun spectateur blasé, de reproduire le succès certes économique, mais surtout artistique, du premier film. Tâche herculéenne, que L’ère d’Ultron veut remplir en multipliant les personnages, les décors, les pistes à ouvrir… pour préparer le terrain de l’inévitable « Phase 3 ». Ces efforts débouchent sur un blockbuster certes foisonnant, parfois impressionnant, mais dramatiquement éparpillé, inégal et surtout épuisant.

Passage à l’action immédiat !

Avengers 2 : l’ère du trop-plein

Le ton est donné dès les premières secondes du film, qui embraie sans prévenir sur les événements… de la séquence « bonus » du dernier Captain America, et voit nos Avengers partir à l’assaut de la forteresse du baron Von Strucker, qui a subtilisé le sceptre de Loki. Un plan-séquence en forêt rassemble une nouvelle fois symboliquement à l’image Iron Man, Thor, Captain America, Hulk, Black Widow et Hawkeye : leur esprit d’équipe est palpable (en particulier chez le Cap’ et le dieu nordique, qui aiment sonner littéralement le glas de leurs ennemis), les répliques sarcastiques pleuvent – ce doit désormais être une clause essentielle du contrat de Robert Downey Jr. -, et la scène trouve même un espace pour introduire les deux nouveaux personnages de l’équation, les jumeaux Maximoff, des « sujets d’expérimentation » incarnés par Elizabeth Olsen (Old Boy) et Aaron Taylor-Johnson (Godzilla). Frénétique et spectaculaire, cette ouverture donne déjà une indication sur le rythme des événements à venir, et sur le schéma très binaire du scénario d’Avengers 2 : une scène d’action, un débriefing. À ceux qui reprochaient, tels des Romains en manque de jeux du cirque, la mise en place « un peu trop lente » du premier Avengers, Whedon répond par la surenchère. Ce qu’il perd en nécessité d’exposition, le film le gagne en volume de destruction. À tel point qu’on peut se demander si les Avengers ne devraient pas faire appel à un très bon assureur.

Une fois ce prologue terminé, Avengers 2 se lance dans un nouvel exercice d’équilibriste idéal pour le scénariste de séries qu’est Joss Whedon. Il s’agit de jongler d’une scène à l’autre entre des dizaines de personnages, de creuser entre deux réglementaires scènes d’action leur psychologie et leur personnalité, bref de donner à chacun des héros costumés du grain dramatique à moudre. La différence c’est que Whedon n’a pas 10 ou 20 épisodes pour s’attarder sur leurs états d’âme, mais deux grosses heures, d’où des storylines se voulant subtiles mais simplifiées à outrance, et cette impression tenace que tout est survolé plutôt que traité en profondeur. C’est ce mal qui ronge toutes les productions Marvel : à force de tirer sur la corde du sérial à rallonge, de se servir des films même pour teaser les rebondissements de ses productions à venir, le studio les fait ressembler à un work in progress naviguant plus ou moins à vue. Preuve en est, l’unique et très courte séquence post-générique, qui fait cette fois peine à voir, est d’une inutilité flagrante. Mais ça n’est pas la seule embûche sur le chemin…

Du spectacle, à profusion

Avengers 2 : l’ère du trop-plein

C’est une certitude à chaque fois qu’un film Marvel commence : le spectacle va bien être là, pétaradant et plein de couleurs, doté d’effets spéciaux généralement ahurissants. Avengers : l’ère d’Ultron en a sous le capot de ce côté-là : annoncé en grandes pompes, l’affrontement entre Iron Man et un Hulk enragé (car hypnotisé par Wanda Maximoff, qui joue le rôle de catalyseur de toutes les storylines du film) dans une métropole du Wakanda – oui, c’est bien le pays imaginaire d’Afrique d’où vient Black Panther, à venir sur vos écrans -, tient toutes ses promesses. Une poursuite ubuesque sur une portion d’autoroute en Corée du Sud (seul pays non imaginaire de l’histoire en dehors des USA, et pour cause : le marché asiatique est toujours aussi essentiel pour Hollywood) permet aussi de mettre en valeur les qualités athlétiques de Black Widow, avant le déchainement final, qui tente de renouveler le cahier des charges du studio.

[quote_left] »Malgré son méchant soigné mais interchangeable, ses transitions déroutantes et ses choix narratifs hasardeux, Avengers 2 réussit au moins à être – souvent – drôle. »[/quote_left]

Mais non : encore une fois, Avengers 2 se termine avec des tas de ferraille – des copies d’Ultron, le sarcastique robot créé malgré lui par Tony Stark et qui par un raccourci de la pensée risible s’est mis en tête de détruire l’humanité pour la sauver – à réduire en miettes tandis qu’une ville quelconque menace d’être anéantie et ses habitants avec. Il y a de l’héroïsme naïf, une volonté de montrer qu’avant d’être des machines invincibles, les Avengers sont là pour protéger les innocents (pas comme le Man of Steel, donc), de grosses séquences de baston plus ou moins lisibles, un montage alterné de plus en plus problématique puisqu’il doit couvrir tous les personnages à la fois, et un tas de punchlines plus ou moins réussies. C’est grisant, mais répétitif, et ce fracas perpétuel de métal froissé et de coups de poings au ralenti a une fois la poussière retombée du mal à demeurer dans notre esprit. Ce qui fonctionne le mieux dans Avengers, ce qui en fait plus qu’une version « humaine » d’un Transformers, ce sont ces individualités, ces super-humains qui ne sont jamais plus attachants que lorsque Joss Whedon leur invente des dialogues aux petits oignons.

Hmm, attends, c’est qui lui, déjà ?

Avengers 2 : l’ère du trop-plein

La profusion invraisemblable de personnages envahissant l’intrigue, d’un War Machine (toujours Don Cheadle) relégué sur le bas-côté aux agents du S.H.I.E.L.D. arrivant opportunément à la rescousse, en passant par The Vision (Paul Bettany recouvert de peinture rouge), dont les pouvoirs et la nature exacte resteront incompréhensibles pour la majeure partie des mortels, signifie qu’une bonne portion du temps accordé aux vrais héros de l’histoire est sérieusement rabotée. Peut-être le montage de trois heures initialement présenté par Whedon résout-il ce problème ? Il faudra en tout cas du talent pour justifier la piteuse romance entre la Veuve Noire et Bruce Banner/Hulk, exemple typique d’idée bizarre ne fonctionnant jamais à l’écran (et source d’une des plus affreuses répliques jamais entendues au cinéma sur la stérilité féminine). Ou l’importance donnée à Hawkeye, archer sympathique mais transparent qui devient inexplicablement le centre de l’attention (Jeremy Renner aurait fait du lobbying pour être mis plus en avant cette fois). Ce nouveau montage lèvera-t-il aussi quelques zones d’ombre sur l’incompréhensible enquête parallèle de Thor ? Rien ne pourra en tout cas faire oublier la terrible prestation de Taylor-Johnson et Olsen, deux comédiens très doués mais guère à leur aise ici : Taylor-Johnson en particulier, avec sa ridicule tignasse, sa ridicule tenue, sa ridicule catch-phrase et son très comique accent russe, fait figure de gros ratage qui tâche.

Heureusement, malgré son méchant soigné mais interchangeable (faute de véritable approfondissement), ses transitions déroutantes et ses choix narratifs hasardeux, Avengers 2 réussit au moins à être – souvent – drôle. Certaines répliques ne volent pas très haut, mais font mouche grâce au sens du timing de leur auteur. Le running gag autour du marteau de Thor, en particulier, est un délice, et le film en général, malgré son ambiance sérieuse et un poil cocardière, ne se départit que rarement de son esprit bon enfant, comme le prouve cet inopportun et très potache « Bip ! Bip » que lâche Black Widow lorsqu’elle fonce en moto à travers le trafic routier. À ce niveau aussi, L’ère d’Ultron fait moins bien que son prédécesseur, mais cette verve fait figure d’atout essentiel dans un film aussi inégal. Outre ce problème de déjà-vu, de routine visuelle (on a l’impression d’avoir déjà vu cent fois ces centres urbains, ces villages exotiques et ces écrans hi-tech servant de dessins explicatifs), l’univers du « MCU » est désormais tellement étendu et cryptique que la moitié de ses références échappera à une partie du public. La « fatigue Marvel » pointait déjà son nez avec le très faible Thor 2 puis les très surestimés Gardiens de la Galaxie. Force est de constater qu’au-delà du plaisir simple et immédiat que l’on peut prendre pendant la séance, Avengers 2 n’inverse pas cette tendance.


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Troisurcinq
Avengers 2 : l’ère d’Ultron (Avengers : Age of Ultron)
De Joss Whedon
2015 / USA / 141 minutes
Avec Robert Downey Jr., Chris Evans, Chris Hemsworth
Sortie le 22 avril 2015
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