First Reformed : les nuits sombres de Paul Schrader

par | 8 janvier 2019

Quasiment perdu pour la cause du 7e art, Paul Schrader nous revient avec First Reformed, film puissant, aride et captivant soutenu par un Ethan Hawke en état de grâce.

Bien qu’apprécié par la critique depuis ses débuts au sein du Nouvel Hollywood, le scénariste et réalisateur Paul Schrader n’a jamais bénéficié en France de la même notoriété que les autres auteurs américains de sa génération, comme Scorsese ou Coppola. L’auteur de Taxi Driver a pourtant une carrière longue comme le bras à son actif, qui a pris ces dernières années des détours de plus en plus artisanaux. The Canyons, avec Lindsay Lohan, a été financé grâce au crowdfunding, et ses deux (pitoyables) séries B avec Nicolas Cage, La Sentinelle et Dog eat dog, ont pâti de financements hasardeux, ou ont été remontées en dépit du bon sens. Signe que le nom de Schrader, malgré la présence en tête d’affiche d’Ethan Hawke, n’est plus forcément populaire auprès du public, c’est en DVD (et en DVD seulement), comme ses deux précédents longs-métrages, qu’est distribué en France First Reformed, sous le titre affligeant de Sur le chemin de la rédemption.

Un retour qui a valu à Schrader les accolades de grands festivals et une avalanche de prix comme il n’en avait pas vu depuis au moins Affliction (1997). Le regain de forme du cinéaste est il est vrai spectaculaire sur ce film périlleux et en colère, aussi aride dans sa forme que propice à la réflexion.

De la crise de foi à l’éco-warrior

Dans First Reformed, Ethan Hawke incarne Ernst Stoller, le révérend en charge de l’église du Premier Ordre dans l’Upstate New York : un monument historique plus qu’un lieu de culte désormais, d’une blancheur immaculée contrastant avec sa désuète austérité. L’homme de foi, habitant seul dans l’office jouxtant l’église, organise les festivités du 250e anniversaire du bâtiment, mais se trouve bouleversé par sa rencontre avec Mary (Amanda Seyfried) et Michael (Philip Ettinger), un jeune couple qui se prépare à avoir un enfant. Mary s’inquiète pour Michael, dont la radicale prise de conscience écologiste s’accompagne d’une dépression profonde et d’un refus d’accueillir un nouveau-né dans ce monde mourant.  Stoller tente de le convaincre de la nécessité de garder la foi, mais face aux arguments de Michael, à sa conviction devant les faits (« Dieu nous pardonnera-t-il pour ce que nous avons fait à notre planète ? »), il vacille. Stoller est un homme en perdition, qui se noie dans l’alcool et relate le soir, dans l’ascétisme de son bureau, toutes ses noires pensées sur un journal intime. Confronté au matérialisme de son supérieur de la populaire méga-église de La Vie Abondante, ainsi qu’aux images-chocs rassemblées sur l’ordinateur de Michael, Stoller, meurtri par son passé, se voit aussi tourmenté par notre avenir… Dès son générique au lettrage old-school, et l’apparition à l’écran de l’église « First Reformed » dans le format académique 1,37 :1 (ou format carré) choisit par le réalisateur, il apparaît clairement que First Reformed est un film de la rupture pour Paul Schrader, en tout cas au vu de sa récente filmographie. Tournée en moins d’un mois, l’œuvre évoque immanquablement le travail d’analyste du 7e art effectué à ses débuts par le cinéaste, qui avait signé un fameux ouvrage sur Ozu, Bresson et Dreyer, « Transcental style in film ». Pour raconter cette histoire dont les contours et les thèmes sont des renvois évidents à ses maîtres Bergman et Bresson, Schrader fait siens les préceptes de ce fameux style transcendantal. Il travaille l’épure du cadrage, le dénuement du décor et de la bande-son (une musique originale, atonale et inquiétante, parcourt bien le film, mais à de rares moments) et l’immobilisme de la caméra. Si l’on ajoute à ces partis-pris les possibilités décuplées d’occupation du hors-champ induites par le format carré (qui par son étroitesse stimule notre inconscient), on comprend que First Reformed captive aussi puissamment notre regard. Là où ses derniers opus pouvaient laisser penser que Schrader avait tourné le dos à la rage brillante qui animait ses premiers efforts, First Reformed répond par un salutaire électrochoc, avec une forme maîtrisée, pleine d’exigence et de retenue, qui soutient un discours alarmant et un portait psychologique déroutant.

Journal intime d’un éclopé

Avec sa santé défaillante (il pisse, littéralement, du sang), son regard absent, ses prêches devant une assistance fantomatique contrastant avec le jaillissement chaotique des réflexions qu’il couche fiévreusement sur papier le soir venu, bouteille de whisky en main, Ernst Stoller constitue un personnage d’éclopé masochiste et désabusé comme Paul Schrader en a souvent dépeint à l’écran, de Taxi Driver à Light Sleeper en passant par Auto Focus. Stoller est pourtant une figure de son temps, dont la foi et la spiritualité forment un rempart dérisoire face à ses blessures personnelles (il n’est jamais parvenu à se remettre d’un deuil difficile et d’un mariage désintégré) et à l’état du monde tel qu’il se met soudain à le percevoir. En quête de sens et de rédemption – voire de transcendance, on y revient -, Stoller se heurte systématiquement à des questions sans réponse, à un engrenage nihiliste sans retour. Schrader équilibre ce parcours mental tumultueux merveilleusement, en dépeignant par exemple la naissance d’une relation douce-amère entre Ernst et Mary, source de respiration et d’espoir, pour aussitôt la confronter aux scènes entre Stoller et sa hiérarchie, ou le patron d’une firme industrielle qui sponsorise l’église tout en polluant allégrement l’environnement.

First Reformed devient ainsi, en creux, un film qui s’inquiète moins d’un sombre futur que de la probable impossibilité pour nous de vivre avec la certitude que la fin de tout est déjà là. C’est une vision douloureuse à expérimenter, qui rendra l’expérience du visionnage difficile pour beaucoup, mais on comprend d’autant mieux la démarche esthétique du cinéaste, ainsi que l’intensité que confère au « héros » un comédien comme Ethan Hawke, qui peut électriser l’écran au moindre regard inquiet, au moindre geste ou esquisse de mimique désespérée. Son interprétation est marquée par un mélange de retenue et de brusques explosions de colère, résultats d’une frustration qui semble se matérialiser physiquement dans son corps jusqu’à le dérégler. First Reformed, avec sa photo sublime, le soin maniaque apporté à la construction de ses plans, vibre au rythme de sa juste mais effrayante colère (Stoller, comme chacun d’entre nous, expérimente à chaque moment ce mélange de désespoir et d’espoir), ne s’autorisant à briser son dispositif que lors de deux magnifiques et imprévisibles scènes, comme autant de brèches narratives qui nourriront à leur tour notre propre réflexion.