Boris Vian, immense auteur, a toujours veillé à écrire en laissant la porte ouverte à une possible version cinématographique de son œuvre. Alors qu’il trouve la mort d’un arrêt cardiaque lors d’une représentation d’une adaptation de « J’irai cracher sur vos tombes », le cinéma commence à peine à prendre la mesure du défi qu’il représente. La lecture de L’Écume des jours réactive des souvenirs lointains et confus : l’histoire d’amour entre Colin et Chloé, le nénuphar qui les transporte en enfer, Chick, collectionneur compulsif de tous les objets qui se rapportent au philosophe Jean-Sol Partre, Nicolas, le cuisinier attachant, le pianocktail, le biglemoi, Duke Ellington et la souris grise à moustache… Parvenir à toucher du doigt l’insondable poésie, la fuite en avant, l’effondrement des corps, la torpeur et la mélancolie décrits par Vian semblait un défi irréalisable. Michel Gondry tombe à pic pour relever le défi.
Une adaptation fidèle…
Dans La Science des rêves et Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le réalisateur fait tourner à plein régime la machine de l’imaginaire au service de l’émotion, de l’étrange. Il étonne, bouleverse son public tant et si bien que la rencontre avec Vian paraissait évidente. Les deux ont en commun un style baigné de références américaines (comme le jazz et le bayou pour Vian). Ils partagent aussi et surtout cette capacité de transformer les émotions en sensations réelles et de faire ressentir physiquement au lecteur et au spectateur la puissance de leur propos. Pourtant, s’il demeure une constante dans la carrière de Gondry (exception faite du Frelon Vert), c’est l’implication personnelle du réalisateur dans chaque projet qu’il impulse. Pas un instant tourné, sans que la main du réalisateur n’impose sa patte, ses idées visuelles. Michel Gondry n’a jamais, jusqu’à présent, adapté et mis en scène un auteur aussi fantaisiste. Y-a-t-il de la place pour Boris Vian dans son univers ? Doit-il se « tasser un peu » ? Jamais, en tout cas, Gondry ne s’est impliqué dans quelque chose d’aussi noir et cruel, même dans Eternal Sunshine… Malgré la filiation, il reste difficile d’imaginer les partis-pris d’un tel réalisateur face à ce monument de désespoir onirique que représente L’Écume des jours.
La première partie du film donne l’impression d’assister à la naissance du livre. Dans l’appartement de Colin, la vie semble transcender davantage les objets que les êtres humains. Chick s’installe au clavier du pianocktail et les touches s’animent, les marteaux frappent, une mauvaise note sort et scelle le destin de l’œuf battu qui vient rebondir dans les verres qu’ils dégustent avec Colin. Gondry insuffle çà et là sa patte. Il fabrique des petits fours au sens propre du terme, invente des comprimés à base de Patre qui font planer les deux amis. À partir des mots, Gondry crée un monde mécanique. Plus tard dans le roman, Boris Vian dit « ce sont les objets qui changent, pas les gens ». Gondry prend peut-être un peu trop cette remarque au pied de la lettre. Dans son adaptation, l’inanimé devient émotionnel, occultant les êtres vivants. L’assemblage jubilatoire de jambes en coton, de sonnette sur pattes tonitruantes, des menus de déjeuner bouillonnants et de livres de cuisine humains se mêle jusqu’au bizarre, voire même au gore, à l’écœurement. La scène de la patinoire, reprise en exagération par Gondry, rompt bientôt le rythme joyeux et démontre paradoxalement que la vie comme la mort demeurent secondaires dans son récit.
… mais glaciale
Quand soudain, les objets diminuent, les pièces s’arrondissent, les vitres s’obscurcissent, l’argent disparaît, les fleurs se fanent, la soif se fait sentir et les cœurs s’assèchent, la machine au service de l’homme révèle sa monstruosité. Malgré un ton tout aussi détaché, Boris Vian ne perdait jamais de vue le sens émotionnel profond de son histoire et ses personnages demeuraient bel et bien attachants. L’histoire d’amour tragique suffisait à marquer et bouleverser le lecteur. Michel Gondry, lui, ne verse pas une larme. Au contraire, il joue avec le malaise du spectateur. Il impose un humour noir qui dérange.
Au fil du temps, le film plonge dans un bain d’eau froide qui glace jusqu’à la moelle. En cela, Gondry décevra ceux, dont nous faisons partie, qui auraient aimé ressentir L’Écume des jours, s’émerveiller, respirer, pleurer sur le destin tragique de Colin et Chloé. Au lieu de cela, le réalisateur dégaine l’ « arrache-cœur » de Chick pour crever d’amertume, non seulement un philosophe indifférent, mais également le spectateur.
Soyons sympas, rembobinons
En dehors de ce choix de ton, il demeure essentiel d’accorder au réalisateur une excellente maîtrise de son sujet. Gondry démontre, à de nombreuses reprises, l’étendue de son génie visuel. Dans la tête de Colin, il visite d’abord l’ouvrage pour en illustrer de malicieux passages, puis les névroses de son héros, sa torpeur et jusqu’aux moindres détails de sa lente descente aux enfers. Architecte de l’insondable, maître des illusions, inépuisable touche-à-tout, il livre une interprétation minutieuse et cinématographiquement convaincante du roman. Le Paris des années 40 prend une dimension intemporelle, entre hier et aujourd’hui, avec la menace de plus en plus rapprochée de la machine aliénant l’être humain au travail. La direction d’acteurs, impeccable, ne laisse aucune place au hasard et aux imperfections. Gondry offre ainsi à Romain Duris, qui avait pourtant montré ses limites dans le registre vintage avec Populaire, et Audrey Tautou, l’un des rôles de leur vie.
La note BTW
L’Écume des jours
De Michel Gondry / 2013 / 125 min
Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy
Sortie le 24 avril 2013
Gondry fait une erreur pleine de conséquence. Vian écrit (Colin à Alise) : « Les gens ne changent pas, ce sont les choses qui changent… »
Things are a-changing … les choses changent, pas les objets ! Cette phrase mélancolique est reprise exactement dans l’émouvante adaptation de Charles Belmont de 1968.avec les très jeunes acteurs Marie-France Pisier, Jacques Perrin et Sami Frey.
Prévert en disait : « Belmont a gardé le coeur du roman, ce film est merveilleusement fait »
Renoir : « Ce film a la grâce »
En décembre 2011 Télérama écrit : « Une comédie solaire délicieusement surréaliste. Adapter Vian ? un tabou dont Charles Belmont est joliment venu à bout ».
Et en juin 2012 Michèle Vian : « C’est très joli. Charles Belmont avait compris quelque chose. Et la distribution est éclatante ».
On peut voir photos, extraits et avis critiques sur le blog :
L’oeuvre du cinéaste Charles Belmont
charlesbelmont.blogspot.fr