Le recul des années permet désormais de l’affirmer avec certitude : non, Daniel Myrick et Edouardo Sanchez ne sont pas des génies du cinéma, ou au moins des grands noms du cinéma fantastique. Juste deux petits malins qui ont pris le monde d’avant la révolution 2.0 par surprise en 1999 avec Le projet Blair Witch. En prenant note des astuces de narration inventées par Ruggero Deodato avec Cannibal Holocaust, les deux amis inventaient alors malgré eux le funeste genre du faux documentaire, tout en générant des bénéfices invraisemblables pour un film tourné avec trois acteurs et un décor générique de forêt, seulement titillés par les chiffres de leur successeur logique, Paranormal Activity. Myrick et Sanchez ont gagné un beau paquet de billets verts et une place dans les livres d’histoire dans l’aventure, mais n’ont malgré tout jamais confirmé ce galop d’essai par la suite, qu’ils aient ou non les moyens de leurs ambitions.

Eduardo Sanchez, puisqu’il s’agit de lui dans le cas présent, a poursuivi comme son compère sa carrière en solo, réalisant en 2006 (soit sept ans plus tard, tout de même) le soporifique Altered et son huis clos campagnard sur fond d’invasion extraterrestre, puis le quasi invisible Seventh Moon avec Amy Smart. Avec Lovely Molly, sélectionné dans de nombreux festivals, Sanchez semble refaire surface médiatiquement, mais le film en lui-même ne résiste pas au constat d’une première vision : une fois encore, Sanchez démontre surtout qu’il est l’homme d’un seul succès, certes imposant et même encombrant, mais dont il n’a pas su effacer le souvenir.

Qu’est-il arrivé à Molly ?

Lovely Molly : endormons-nous dans les bois

Comme un clin d’œil au genre qui a fait sa gloire, Lovely Molly s’ouvre sur une confession vidéo de la dite blonde en titre, au bord du suicide alors qu’elle susurre, apeurée, « il m’a obligée ». Et alors que le générique embraie sur la vidéo de mariage de Molly avec son cher et tendre, on se dit que REC 3 : Genesis et la franchise d’Oren Peli viennent de se trouver un nouvel admirateur zélé, pour qui les montages d’images de caméscope à la résolution plus basse qu’un Smartphone de base constitueraient un style viable à l’écran. Là, surprise, la suite du film revient, malgré quelques embardées ponctuelles, à une mise en scène plus classique, avec musique angoissante et photo sombrement contrastée, pour conter l’histoire de la malheureuse Molly.

Molly a beau avoir épousé son chéri et habiter la maison de son enfance dans les bois, elle n’est pas vraiment heureuse. C’est une ancienne junkie que la solitude d’une demeure marquée par l’absence de son mari rend dépressive, malgré le soutien que lui apporte sa sœur. Molly commence à entendre des bruits, dans la maison, dans la forêt… Elle entend aussi des voix étranges, qui récitent des langues étrangères de manière gutturale. Peu à peu, sa condition physique se dégrade, elle perd son emploi en « mimant » une agression sexuelle, et ses proches ne la reconnaissent plus. Molly est-elle (re)devenue folle ? Est-ce l’effet de la drogue, dans laquelle elle rechute ? Est-elle possédée, ou agressée par une présence invisible qui se tapirait dans les souterrains de sa bicoque ancestrale, où résident les souvenirs d’un père pour le moins ambigu ?

Le larsen de l’enfer

Lovely Molly : endormons-nous dans les bois

[quote_right] »Sanchez démontre surtout qu’il est l’homme d’un seul succès, certes imposant et même encombrant, mais dont il n’a pas su effacer le souvenir. »[/quote_right]Le principal mérite de Lovely Molly se situe dans cet entre-deux psychologique, cher par exemple à Roman Polanski ou très présent dans L’Emprise, auquel on pense beaucoup. Cette incertitude sur les raisons du mal qui hante Molly, jolie blonde dont les traits se font de plus en plus marqués, et l’attitude de plus en plus erratique, jusqu’au point de non-retour. Il y a bien une résolution à cette intrigue, et à celle, plus étrange encore, des images amateur du voisinage qui parsèment l’histoire. Le souci, c’est que, comme Altered, le film de Sanchez pâtit d’une absence de rythme rédhibitoire, le scénario avançant à la vitesse d’un chaton à trois pattes sans jamais parvenir à sortir le spectateur de sa léthargie. Il faut toute la conviction d’une actrice sans complexe (Gretchen Lodge, principal atout d’un casting par ailleurs bien morne) pour parvenir à maintenir une once d’intérêt et de surprise – notamment lors d’un baiser sanglant plutôt douloureux -, au sein d’une histoire qui se repose sur l’indécision narrative et les apartés psychologiques pour justifier l’absence véritable de parti-pris thématiques. Montrer une porte qui s’ouvre sous les coups d’un poltergeist en colère à travers le prisme d’une caméra tombée par terre (et qui ne filme donc rien, le son devenant la seule source de narration de la séquence), n’est ainsi pas une preuve de subtilité dans la mise en scène, mais plutôt de paresse absolue, étant donné que la séquence ne débouche par la suite sur rien de concret. Rien de plus en tout cas qu’un fugace plan de créature « arborisante » en fin de métrage, accueillant Molly à bras ouverts au cœur de la nuit sans plus d’explication.

Mou, décousu et copieusement irritant dans son choix d’imposer au spectateur un larsen constant dans la bande-son pour signifier l’apparition du surnaturel (sérieusement, c’est un coup à rendre sourd votre chien et à écoper d’un acouphène tenace), Lovely Molly a peu d’arguments à faire valoir pour émerger du tout-venant des DTV fantastiques. Comme un aveu d’impuissance, le prochain film de Sanchez devrait être une série B centrée… sur le Bigfoot, alias l’abominable homme des neiges. Un sujet bien bis qui ne devrait encore une fois pas engendrer un chef d’œuvre…


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Deuxsurcinq
Lovely Molly, d’Eduardo Sanchez
2011 / USA / 92 minutes
Avec Gretchen Lodge, Johnny Lewis, Alexandra Holden
Sortie le 17 septembre chez Aventi
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