The Lost Bus : un survival viscéral signé Paul Greengrass
Soutenu par un casting charismatique et une réalisation solide, le très référencé The Rip s’avère être un très bon polar du samedi soir.
Apple n’a pas fait une fleur à Matthew McConaughey et à Paul Greengrass en confinant The Lost Bus aux frontières de sa plateforme de streaming. Si le film, qui marque le retour de l’acteur d’Interstellar et du réalisateur des Jason Bourne après plusieurs années d’absence, n’a pas exactement le même potentiel commercial que F1 – le film, autre grosse production de la firme, une distribution en salles aurait tout de même été cohérente avec le résultat. Car The Lost Bus, s’il ne cherche pas à atteindre les cimes du film catastrophe destructeur à la Roland Emmerich (et c’est tant mieux) est un long-métrage taillé pour le grand écran. Le cinéma de l’urgence réaliste de Greengrass s’y déploie avec l’appui d’une batterie d’effets spéciaux bluffants et d’un rythme en crescendo qui ne nous laisse aucun moment de répit.
Exploits anonymes et actualité brûlante
Tourné alors même qu’un mégafeu ravageait plusieurs quartiers de Los Angeles, The Lost Bus s’intéresse à un autre incendie dévastateur qui embrasa en 2018 une vallée verdoyante de Californie. Cela ne s’invente pas, mais le 8 novembre de cette année-là, la petite ville de Paradise partit en fumée, suite à un feu déclenché par une chute de câble électrique en pleine forêt. La conjonction de deux éléments qui provoquent des cauchemars chez les pompiers (sécheresse prolongée et vents violents) transforma ce petit incident en calamité fulgurante, laissant dans son sillage 85 victimes. Ce drame connu comme le « Camp Fire », qui s’étendit sur deux semaines, aurait pu être encore plus tragique sans le sauvetage d’une vingtaine d’écoliers, coincés avec leur institutrice (America Ferrara) dans un bus scolaire. Leur chauffeur Kevin McKay (Matthew McConaughey) tente ce jour-là d’échapper aux flammes qui s’engouffrent dans la ville, en zigzaguant entre les bouchons monstres, routes en fusion et explosions diverses…
« La reconstitution du feu s’avère incroyable – ce n’est pas un hasard
si les effets visuels sont nommés aux Oscars. »
L’issue de The Lost Bus a beau ne faire aucun doute (tout comme Bloody Sunday, Vol 93 ou 22 July, autres histoires vraies auxquelles s’était attaqué Paul Greengrass), l’essentiel est ailleurs. Le film s’attache moins à instaurer un suspense couru d’avance qu’à recréer un enfer de feu s’abattant de la plus brutale des manières sur un morceau d’Americana tout ce qu’il y a plus familier. Il n’y a pas de héros bigger than life ou de génie des incendies à l’œuvre dans The Lost Bus : s’il s’attache à suivre le périple d’un sauveteur malgré lui, le film de Greengrass est surtout le constat d’une impuissance de nos sociétés modernes, à l’heure du dérèglement climatique, à empêcher un désastre. Le scénario se divise ainsi entre scènes à bord du « bus perdu », le dernier à transporter des élèves dans une Paradise envahie par les flammes et la fumée, et réunions de crise des pompiers et services de secours civils. Leurs moyens sont énormes, mais inefficaces et le film s’attarde avec gravité sur ces instants où les autorités doivent reconnaître leur « défaite » face au feu.
L’homme du feu
Absent des écrans depuis son triplé de 2019/2020 (The Gentlemen, The Beach Bum et Serenity), Matthew McConaughey montre qu’il n’a rien perdu de son charisme un rien bourru et de son jeu physique et calculé, dans un rôle qu’il transcende aisément. Greengrass s’en tient à son style de mise en scène sur le vif, dégraissant le superflu pour retracer de manière clinique l’évolution de son drame (tout en usant de quelques stratagèmes pour donner corps à ce vent qui allume et entretient le brasier avec fureur, telle la mort invisible dans Destination Finale). Mais c’est McConaughey qui assume la part la plus mélodramatique du film, en jouant ce père débordé et divorcé tentant de renouer avec un fils qui le déteste (et joué… par son propre fis Levi), qui se découvre une résilience hors du commun quand il conduit son bus à travers une ville transformée en cauchemar ardent.
The Lost Bus tente, et parvient souvent, à équilibrer ces ingrédients, notamment parce que la reconstitution du feu lui-même s’avère incroyable – ce n’est pas un hasard si les effets visuels sont nommés aux Oscars. Le film enchaîne les moments de panique générale, qu’il s’agisse de manœuvrer au milieu d’un bouchon cerné par l’incendie, de s’échapper d’un camping en train d’exploser de toutes parts ou de rouler pied au plancher au milieu d’une route en désintégration, avec trente enfants à l’arrière en train d’expérimenter un traumatisme collectif. C’est à la fois suffocant et physiquement stressant, le genre d’effets viscéraux où Greengrass est passé maître. The Lost Bus vient apporter une preuve brûlante d’un talent qui n’a rien perdu de son efficacité ni de sa pertinence politique.
