Destins croisés : une odyssée pixar-tificielle ?
Drame SF ambitieux, voire kubrickien, Destins Croisés est pourtant bien la déception redoutée. Un échec coûteux pour le talentueux Andrew Stanton.
Sorti dans une indifférence quasi-générale sur Disney+, sans promotion, et précédé d’un accueil catastrophique à Sundance, In the Blink of an eye (ou Destins croisés pour les amateurs de titre français catastrophique) sonne probablement le glas de la carrière live action de son réalisateur. Andrew Stanton, figure majeure du studio Pixar derrière Le Monde de Némo et le merveilleux Wall-E (et associé de près ou de loin à la plupart des productions du studio) propose à nouveau après John Carter un récit de science-fiction dont la spécificité narrative repose cette fois sur le jonglage entre 3 périodes différentes qui se répondent et se croisent. Mais à l’inverse de ses précédents projets, In the blink of an eye manque cruellement d’un élément majeur qui faisait la force des chefs-d’œuvre animés précités : un cœur.
Le jeu des 2001 références
Trois intrigues, espacées dans trois temporalités : l’ère préhistorique, l’ère moderne, et le futur. Ces trois récits, liés par la mort et la vie, mêlent un homme de Neandertal essayant de survivre avec sa famille, une chercheuse en anthropologie devant faire face au deuil, et la dernière représentante de l’humanité en route vers une planète lointaine pour redémarrer le cycle de la vie… Si l’on peut louer les références évidentes qui lui servent d’inspirations, Stanton semble ne pas vraiment savoir quoi faire de sa mise en scène, qui tend parfois vers le téléfilm de luxe. Louchant du côté du duo Lubezki/Malick pour sa partie néandertalienne, il ne parvient pas à reproduire pour autant la maestria filmique et philosophique de ses modèles, et ce malgré une narration muette et purement visuelle, manquant cruellement d’impact mythologique et anthropologique.
« Chaque drame mis en scène ne provoque qu’une réaction polie
qu’on pourrait résumer par un « zut alors ». »
Cependant, la vraie faiblesse de Destins Croisés (vraiment, ce titre…) concerne les périodes contemporaine et futuriste, remettant en question l’utilisation d’un budget avoisinant les 200 millions de dollars. Recyclant ad nauseam les mêmes décors, proposant un design de vaisseau spatial sans inspiration et stérile (ironique pour une mission de repeuplement), Stanton passe à côté de l’immersion du spectateur, allant jusqu’à saborder son concept. Construire une intrigue dont les trois périodes historiques se répondent requiert un montage organique, en cohérence avec la thématique de récits enchâssés à travers les âges. Excepté pour quelques occasions, le seul raccord qui fonctionne vraiment lie un vibromasseur dans le présent à un réveil dans le futur. Dans la plupart des cas, les raccords narratifs semblent être inséré au forceps et manquent de subtilité.
À la recherche de l’émotion perdue
Rappelant dans son dispositif le mal-aimé Here de Robert Zemeckis, Stanton passe aussi à côté de la qualité principale du film de son confrère : la croyance en l’émotion. Délaissant un aspect mélodramatique pourtant nécessaire à l’investissement émotionnel du spectateur, chaque drame mis en scène ne provoque qu’une réaction polie qu’on pourrait résumer par un « zut alors ». Alors, certes, tout n’est pas à jeter, comme en atteste le casting formidable rappelant à nouveau le talent indéniable de Rashida Jones (The Office) et Kate McKinnon (Barbie), mais également celui de Jorge Vargas (Snowpiercer), qui évite la caricature habituelle de l’homme préhistorique.
Quelques idées scénaristiques sont à saluer, comme en atteste l’intrigue inversée du HAL de 2001, ou la quête d’immortalité pleine d’euphorie se soldant par un échec. Réfléchissant sur notre peur de la mort, la capacité de l’homme à constamment renaître et à la transmission d’un désir de vivre aux générations futures, In the blink of an eye ne va jamais au-delà de ses intentions philosophiques. Si Andrew Stanton savait nous émouvoir avec un ballet en apesanteur entre deux robots, son nouveau projet de science-fiction transgénérationnel, lui, sera probablement oublié en un battement de cils.
