Peaky Blinders : L’Immortel : requiem pour un gangster
Épilogue funèbre autant que passage de flambeau, L’Immortel, sans démériter, peine à être autre chose qu’un épisode bonus de Peaky Blinders.
En moins de 10 ans et 6 saisons, la série Peaky Blinders est devenue un monument de la télévision britannique, et ce, en partie grâce à sa diffusion sur Netflix. Cette chronique stylisée à tous les niveaux (décors, costumes, photo et bien sûr bande-son) de la vie d’un gang de malfrats gipsys à Birmingham dans l’entre-deux-guerres a fait la fortune de son créateur, Steven Knight. Sans les gangsters à casquettes coupantes, il n’y aurait pas eu de House of Guinness, de Taboo, Rogue Heroes ou A Thousand Blows. La saga de Tommy Shelby, roi des romanos traumatisé par la bataille de la Somme et déterminé à être l’architecte de son propre empire mafieux, reste le joyau noir de sa carrière. Il y a donc peu de surprises à voir débarquer, quatre ans après la saison 6, L’Immortel. Une conclusion à l’odyssée de Tommy, retraité en quête de rédemption appelé à revenir, une dernière fois, pour sauver son pays et sa descendance.
L’ermite et ses fantômes
« La seule chose qui puisse tuer Tommy Shelby, c’est Tommy Shelby », entend-on dans L’Immortel. Et c’est vrai qu’en 36 épisodes, la Mort a frôlé de si près, et si souvent, le gangster incarné par Cillian Murphy (qui arbore une coiffure poivre et sel qui en dit long sur la fatigue mentale du personnage), qu’il se demande pourquoi le Destin l’épargne. Sa première femme, sa fille, ses frères (on y reviendra) et d’innombrables ennemis et partenaires de crimes sont six pieds sous terre. Nous sommes en 1940, c’est le Blitz à Londres, et Shelby s’est terré, exilé volontaire, dans un glacial manoir de la campagne anglaise, visité par les fantômes de ses proches. Mais deux visites changent tout : sa sœur Ada (Sophie Rundle), devenue députée, et une femme gipsy, Kaulo (Rebecca Ferguson, efficacement évanescente), sœur jumelle de la mère de son fils « Duke » (Barry Keoghan, au jeu un peu hésitant), lui donnent des nouvelles de Birmingham. Une cinquième colonne nazie s’apprête à inonder l’Angleterre de faux billets avec l’aide de Beckett, un collabo convaincu (Tim Roth) et la complicité de Duke, devenu chef des Peaky Blinders. Malgré ses réticences, Tommy doit réenfiler son costume et de partir en mission, une dernière fois…
« Cillian Murphy, son regard bleu écarquillé et son intensité, a fait sien ce rôle exigeant au point que son réalisateur le cadre comme un superhéros. »
Si L’Immortel s’appuie sur une réalité historique — l’opération Bernhard, manigancée par les Allemands pour détruire l’économie britannique -, ce n’est pas en regardant le film de Tom Harper (Agent Stone) que vous deviendrez incollable sur le sujet. Même s’il ouvre le long-métrage, ce sujet est surtout un prétexte, une carotte pour faire sortir l’ermite Tommy de son terrier. Après tout, Tommy a été traumatisé par la Première Guerre mondiale et a travaillé pour Churchill pour combattre la menace fasciste à domicile. Pourquoi refuserait-il d’affronter une nouvelle fois la menace germanique ? L’Immortel reste moins un film patriotique – ce serait un comble – qu’une œuvre requiem. Une sorte de long épilogue aux aventures de son personnage, qui aurait très bien pu rester figé, dans notre imaginaire, dans cette image de lui montant un cheval blanc et se retirant du monde. Steven Knight en a voulu autrement : le showrunner a souhaité boucler la boucle, arrondir les angles et offrir une sortie en grande pompe à l’un des antihéros les plus marquants des années 2010. C’est le programme de L’Immortel, et tout ce qui entoure cet objectif en pâtit forcément.
Périls nébuleux dans le royaume
C’est peu dire, en effet, que ceux qui entourent Tommy Shelby ont peu de choses à se mettre sous la dent, comme Duke, autour duquel tourne pourtant le thème central de la transmission. Il y a presque une dimension arthurienne à voir le père distant et le fils bâtard se disputer le titre de « roi des gipsys » dans un pays en guerre. Mais Harper et Knight exploitent peu, ou mal, cet aspect. Keoghan fait ce qu’il peut pour donner corps à Duke, que l’on a peu l’occasion de connaître et de comprendre. C’est à peine si L’Immortel se donne la peine de montrer ses nouveaux Peaky Blinders, en action – c’est pourtant la promesse de la nouvelle série qui entrera bientôt en production. Le complot nazi reste tout aussi nébuleux : la menace est tout entière contenue dans le personnage joué par Tim Roth, en pilote automatique, et une bande d’hommes de main évacuée dans un final explosif et expédié. Roth ne peut exister et s’imposer, sur le temps ramassé d’un long-métrage, de la même manière que Sam Neil, Adrien Brody ou Tom Hardy dans la série.
Et puis il y a ces choix scénaristiques étranges, qui vont du mystère entourant la mort d’Arthur – l’acteur était certes trop accro aux substances illicites pour être engagé, mais le personnage, lui, ne méritait pas cette mort hors champ confuse et incohérente – à la création de Kaulo, deus ex machina sur pattes qui nous vaut une scène de sexe incongrue. L’Immortel s’avère malgré tout généreux en clins d’œil destinés aux fans (qui restent la cible principale du projet), et n’est pas avare en compositions visuelles léchées et en décors imposants : clairement, Harper avait du budget et il se voit à l’écran, même si le tout manque un peu de vie et de figurants.
Enfin, on ne dira jamais assez de bien de Cillian Murphy, son regard bleu écarquillé et son intensité, qui a fait sien ce rôle exigeant au point que son réalisateur le cadre comme un superhéros lorsqu’il se décide à sortir son costume trois-pièces du placard. Série chorale feuilletonnante, Peaky Blinders vivait et mourait aussi par le rôle central qu’y tenait le charismatique acteur d’Oppenheimer. Une boule de contradictions furieuses, à la fois insondable et à fleur de peau. Un protagoniste qui attirait toute l’attention à lui, et méritait bien un film testament. Murphy n’a pas à rougir du résultat, même si celui-ci demeure sans surprises, bancal et moins flamboyant que la série qui l’a précédée.
