Les Maîtres de l’Univers : par la puissance du kitsch ancestral !
Mi-grand spectacle à la Marvel, mi-récréation nostalgique méta, Les maîtres de l’univers est un drôle d’objet à très gros budget.
L’obsession qu’a Hollywood à exploiter jusqu’au trognon la nostalgie d’une partie de son public pour les années 80 débouche régulièrement sur des projets curieux et extravagants, dont on peut questionner la raison d’être. Bien sûr, Barbie a été un immense succès, bien sûr, la société Mattel veut depuis longtemps exploiter son catalogue volumineux de marques de jouets. Mais le monde avait-il pour autant besoin d’un nouveau long-métrage Les Maîtres de l’Univers, quarante ans après le gentil nanar de Gary Goddard ? C’est une question que le film de Travis Knight semble lui-même se poser, tout au long des 140 minutes (!) d’un spectacle schizophrène, à la fois divertissement familial taillé pour plaire aux moins de 10 ans, et tentative de déconstruction ironique d’un mythe absurdement viriliste, plus très en phase avec notre époque.
Salut le musclé
Franchise animée foutraque à la croisée du space opera et de l’heroic fantasy, Les Maîtres de l’Univers est avant tout un univers-prétexte, un bac à sable super-héroïque conçu pour vendre des figurines, que certains quarantenaires geek gardent certainement dans une armoire. Travis Knight, réalisateur de Kubo et l’armure magique et Bumblebee, a pensé à eux autant qu’aux enfants : ce n’est pas un hasard si son héros, le prince Adam (Nicholas Galitzine), retrouve son Épée de pouvoir dans un magasin de comics books. Cette adaptation imagine en effet que le futur Musclor a été projeté sur Terre pour échapper à la chute de sa planète Eternia, tombée sous le joug de Skeletor (Jared Leto). Coincé à Oklahoma City dans un boulot aliénant, cachant ses biceps sous une épaisse chemise rose, il est obsédé par l’épée qui lui permettra de retourner chez lui. Ce sera chose faite au bout d’une heure, le temps pour Adam de retrouver son arme, son amie d’enfance Teela (Camila Mendes) et son maître d’armes déchu (Idris Elba). Il est temps pour lui d’invoquer le pouvoir du Crâne ancestral et de filer quelques tartes au mégalo Skeletor et à sa comparse, la sorcière EvilLyn (Alison Brie)…
« Le film carbure aux synthés rétro et aux solos de guitare endiablés assurés par Monsieur Brian May. »
Pas besoin d’avoir un doctorat en littérature comparée pour comprendre que l’intrigue des Maîtres de l’Univers n’est pas très, très importante. C’est simplet, infantile, mais pouvait-il en être autrement, quand on parle de personnages conçus comme des figurines en plastique dont l’esthétique pillait sans cohérence les divers succès de son époque (Conan, Star Wars, Transformers…) ? Rassurez-vous, Knight aussi est au courant qu’il dirige un film peuplé de tigres parlants en armure, de combattants dotés d’un cou extensible et de méchants au visage en forme de crâne reclus dans un château… en forme de crâne. Le réalisateur est là pour jouer, et il aime ses jouets : la force et la faiblesse des Maîtres de l’Univers résident en effet dans sa générosité. Trop long pour son propre bien, le film n’en déborde pas moins d’idées un peu branques, de gags qui tombent à plat, de poursuites et de combats diversement excitants, et de personnages aux costumes oscillants entre le ringard et l’irrésistible. Bariolé au possible, alternant fonds verts baveux et décors grandiloquents évoquant des pochettes d’albums de métal, Les Maîtres de l’Univers louche aussi sur l’esthétique des titres les plus « cosmiques » du MCU, de Thor Ragnarok aux Gardiens de la Galaxie. Et veut capturer ce ton très second degré, conscient de lui-même (combien de fois Skeletor bave-t-il dans les dialogues sur la silhouette ridiculement sculpturale de son ennemi ?), tout en conservant l’atmosphère bon enfant de la franchise. Un exercice d’équilibriste qui menace souvent de tourner au désastre.
Rires et gros son
Le film peut heureusement s’appuyer sur la performance de son acteur principal, Nicholas Galitzine. Croisé dans une multitude de films pour ados (The Idea of You, Red, white and royal blue), le comédien britannique est aussi motivé que convaincant dans la peau de ce héros déphasé aux muscles saillants. Le contraste entre sa stature (celle d’un héros tout-puissant faisant voltiger sa grosse épée) et ses actions (il cherche toujours à désamorcer les conflits et se trouve souvent dépassé par les événements) produit quelques étincelles post-modernes qui font mouche. Face à lui, Jared Leto et Alison Brie sont engagés dans un duo de stand-up qui semble venir d’un autre plateau, mais qui offrent au film certains de ses meilleurs gags. Le reste du casting est loin d’être aussi mémorable, la faute à un script qui prend gentiment son temps pour mettre sur pied une aventure d’une simplicité pourtant aberrante, et oublie de leur donner une véritable épaisseur.
Les Maîtres de l’Univers tient enfin debout grâce à la cohérence de son excitante bande originale confiée à Daniel Pemberton (Spider-Man : Into the spider-verse, entre autres), carburant aux synthés rétro et aux solos de guitare endiablés (assurés par monsieur Brian May, qui avait aussi composé avec Queen la BO de Flash Gordon, auquel on pense beaucoup). Cette exubérance sonore, qui s’étend jusque dans le long générique de fin, traduit en partie les intentions de Travis Knight, qui a mis à profit sans se poser de questions son budget délirant (170 M$ hors marketing) pour livrer un blockbuster joyeusement anachronique et inoffensif. Le box-office et Amazon n’ont pas été tendres avec le résultat, mais celui-ci n’est pas aussi honteux qu’on pouvait le redouter.
