Il n’existe pas de paysage plus familier dans le genre du film de guerre que la campagne et les côtes françaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Trouver un angle d’attaque original pour se différencier des centaines de longs-métrages existants sur le sujet est devenu un défi en soi. Quittant un temps les rivages de la science-fiction et du fantastique qui ont fait de lui l’un des cinéastes les plus populaires du XXIe siècle, Christopher Nolan a longtemps attendu avant de d’embarquer dans le projet Dunkerque, qui relate un épisode peu connu du conflit, l’opération Dynamo de juin 1940, seulement traitée en 1958 dans un film du même nom, et dans Week-end à Zuydcoote d’Henri Verneuil. L’éclairage historique apporté par cette énorme production, tournée pour partie à Dunkerque et surtout avec un minimum d’effets numériques, reste cependant ce qui fait le plus polémique dans le projet.

Il ne faudra guère plus qu’un carton d’introduction, et quelques répliques entre officiers au cours du film, pour grappiller quelques infos sur les tenants et les aboutissants de cette grande opération d’évacuation, qui permit à près de 340 000 soldats (britanniques, certes, mais aussi français) de fuir la France tombée aux mains des nazis vers la Grande-Bretagne. Christopher Nolan, en bon Britannique, rappelle dans chaque interview que l’événement, perçu logiquement comme le point culminant de la déroute des troupes françaises de ce côté de la Manche, est au contraire entré dans le folklore anglais comme un tournant historique, les soldats rapatriés ayant été secourus par une flottille de bateaux civils symbolisant l’esprit d’entraide et de résilience de nos amis rosbifs.

Sous les bombes, la plage

C’est cet angle narratif qu’a choisi le cinéaste pour concevoir Dunkerque : reléguer les soldats Français à une note de bas de page narrative, excepté ce moment où un soldat souhaite au héros « Bon voyage ! » avec le moins de sympathie possible dans le visage, et cette sous-intrigue inutile où il est révélé qu’un troufion anglais est en réalité un français paniqué. L’ennemi allemand est également absent à l’écran, occupant un hors-champ déshumanisé dont les seules émanations visibles sont les balles, les avions, les bombes et les torpilles qui s’abattent mécaniquement sur les personnages.

L’objectif avoué de Dunkerque, son argument commercial massue pourrait-on dire, c’est l’immersion. Logique, dans ces conditions, que le récit et le montage privilégient la caméra portée, le contact permanent avec des visages apeurés, des regards désemparés ou décidés, au détriment d’une panoplie plus didactique de scènes d’exposition et de respirations dialoguées. Si elle n’est pas importante chez d’autres, la simple durée du film, moins de 1h50, suffit à renseigner sur l’ambition de cinéma portée cette fois par ce conteur parfois un peu grandiloquent qu’est Nolan. De façon remarquable, cet adepte enragé des tournages « à l’ancienne », en dur, en 70 mm, en écran large Imax si possible, prolonge l’idée au sein même de Hollywood qu’une approche plus sensitive, expérimentale du divertissement à grande échelle est encore possible, et payante. Pratiquement aucune ligne de dialogue n’est prononcée pendant le premier quart d’heure, qui colle aux basques du jeune Fionn Whitehead alors qu’il rejoint la plage de la ville et tente à la fois d’échapper aux bombardements aériens et de rejoindre un cuirassé susceptible de l’emmener à l’abri, « à la maison ».

Un survival sans taches

La caméra, ici, est le narrateur omniscient qui va relier, en s’appuyant sur notre instinct de spectateur, les trois lignes de récit que Nolan fait s’entrecroiser, sur terre, en mer, et dans les airs. Trois parcours distincts, trois temporalités également, tellement différentes qu’elles occasionnent quelques incohérences visuelles (météorologiques, notamment). Grosso modo, il s’agit d’un côté de trembler pour la vie de simples soldats juvéniles tentant, sans succès, de prendre la mer, incarnés par des jeunes comédiens encore inconnus du grand public, et de l’autre de suivre les « exploits » de figures d’autorité adultes, jouées par des stars reconnues (Mark Rylance, Kenneth Branagh, et surtout Tom Hardy), qui font en sorte de leur porter secours. C’est linéaire, clair et sans chichi, et malheureusement, sans suspense.

L’écueil auquel Dunkerque se confronte, parce que le décor choisi et l’ampleur de la production y font immanquablement penser, c’est de ne pas avoir à ressembler à Il faut sauver le soldat Ryan. Nolan semble avoir voulu systématiquement prendre le contre-pied du classique de Spielberg : les batailles sanglantes, le chaos, laissent la place à l’attente et l’inquiétude ; la brutalité viscérale et les éclaboussures sanglantes sont mises de côté pour privilégier une violence presque abstraite, sans éclat vermillon. Les décors en ruine sont invisibles, et hormis les bateaux et avions qui prennent souvent l’eau, on croisera peu de carcasses sur la plage immaculée de Dunkerque, cité à peine maquillée pour ressembler à un territoire assiégé. Moins qu’un film de guerre, c’est un survival organique qu’a emballé Nolan, et il n’a pas hésité pour nous le faire comprendre à transformer Hans Zimmer en sound designer martelant nos oreilles avec un tic-tac d’horloge omniprésent et des plages musicales vrombissantes d’où ne s’extirpe aucun semblant de mélodie.

Au-dessus de la mêlée ?

Les seuls moments où le spectateur est autorisé à respirer, ce sont les dogfights, plus ou moins réalistes selon les spécialistes, qui dans leur côté familier et binaire permettent de quadriller en quelques étourdissants plans larges ce champ de bataille maritime. En pilote laconique et « hawksien », dont les conflits intérieurs (retourner à la base, ou mitrailler ce bombardier au risque de ne plus avoir de carburant ?) se devinent entièrement dans son regard, Tom Hardy est d’ailleurs la seule figure héroïque « classique » du récit. Son vol plané au-dessus de la plage, lors d’une scène spielbergienne en diable, est sans mauvais jeu de mots le point culminant d’un film qui manque cruellement de points d’ancrage émotionnels tangibles.

[quote_center] »Nolan semble avoir voulu systématiquement prendre le contre-pied du classique de Spielberg. »[/quote_center]

Peut-être parce que nous ne sommes pas anglais, peut-être aussi parce que Dunkerque ne souhaite pas nous apprendre quoi que ce soit sur le passé, les aspirations, les traits de personnalité de ses personnages, le film manque au final de chair, d’incarnation. Christopher Nolan cherche manifestement dans chaque scène un effet de sidération, et dilate volontairement son récit pour perdre le spectateur. C’est la méthode à suivre pour favoriser l’immersion, eh oui, quelque part, Dunkerque se vit sans recul, sans temps de réflexion ou d’échappatoire artificiel, à part lorsqu’il tente de nous émouvoir avec un gamin qui se cogne dans la tête dans un petit bateau. Mais il se vit aussi sans passion, parce que ce qui s’organise sous nos yeux ne reste qu’un enchaînement de péripéties aléatoires, dont la résolution est tellement écrite à l’avance qu’on a du mal à percevoir en quoi les morceaux d’histoires choisis par le cinéaste méritaient qu’on s’y attarde. Le spectacle, ample, majestueux par endroits, est bien là, s’étalant crânement sur toute la largeur du cadre (et même au-delà, suivant les formats de projection). L’émotion, elle, reste plantée en retrait, au bord du rivage.


[styled_box title= »Note Born To Watch » class= » »]
Troissurcinq
Dunkerque (Dunkirk)
De Christopher Nolan
2017 / USA / 107 minutes
Avec Fionn Whitehead, Mark Rylance, Tom Hardy
Sortie le 19 juillet 2017
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