La Falaise : un coup de canon dans l’eau
La piraterie est un simple décorum dans La Falaise, film d’action énervé, option héroïne badass, mais terriblement générique.
Croiser sur nos écrans un film de pirates doté de moyens décents (et il en faut pour aligner à l’écran galions, costumes et décors exotiques) est trop rare pour qu’il n’y ait pas un minimum d’excitation au moment de se lancer dans la découverte de La Falaise. Cette production Amazon, pilotée derrière la caméra par un quasi-débutant, Frank E. Flowers (réalisateur en 2004 du polar Haven avec Orlando Bloom… ça ne nous rajeunit pas !) repose sur les épaules de deux « stars maison », Priyanka Chopra Jonas (Chefs d’Etat, Citadel) et l’ami Karl Urban, bientôt libéré de ses obligations sur The Boys. Un duo charismatique pourtant à la peine sur ce projet qui, en plus de nous priver rapidement d’air marin semble courir pendant près de deux heures après sa raison d’exister.
La John Wick des Caraïbes
Si vous rêviez d’évasion et de navires fendant les flots, vous êtes à la mauvaise adresse. Le prologue de La Falaise (rien que le titre aurait dû nous mettre la puce à l’oreille) a beau esquisser un début de promesse de cet acabit, tout ce qui suit nous ramène littéralement sur terre. Le film se déroule en effet intégralement sur une petite île des Caïmans : un refuge coupé du monde pour Ercell Bodden (Priyanka Chopra Jonas), son mari T.H. et son fils handicapé Isaac. Ercell tente en effet d’échapper depuis des années à son passé, quand elle était la redoutée Bloody Mary, corsaire sanguinaire et sans pitié. Mais ces douloureux souvenirs reviennent frapper, brutalement, à sa porte, quand débarque son ancien équipage, emmené par le capitaine Connor (Karl Urban). Tout aussi impitoyables, lui et ses hommes sont à la recherche de l’or qu’Ercell a emporté avec elle dans sa fuite. Elle va devoir faire ressurgir la Bloody Mary qui est en elle pour éradiquer cette menace et protéger les siens…
« Plutôt qu’à Pirates de Caraïbes, c’est à John Wick que le film fait penser. »
Vous n’avez rien remarqué, à part le fait que l’intrigue de La Falaise ne réinvente pas le gouvernail ? Le scénario du film de Frank E. Flowers pourrait être transposé à n’importe quelle époque sans que cela n’impacte la nature même de l’action. Bien sûr, on croise bien ici et là quelques cavernes piégées, des coffres remplis de lingots, du sable chaud et des tonnes de duels sabre au clair. Mais La Falaise reste intrinsèquement une expérience frustrante, parce que tous ces passages obligés sont de simples prétextes, un décorum exploité sans trop y croire au long d’un script à la linéarité désespérante. Dans son dernier acte, l’évidence se fait jour : derrière ses costumes et ses décors numériques ou en carton-pâte, La Falaise peut en fait être résumé à un avatar costumé des dizaines de films d’action contemporains qu’Amazon produit… et même à John Wick.
Oui, vous avez bien lu : plutôt qu’à Pirates de Caraïbes, c’est à la franchise de Keanu Reeves que le film fait penser, avec son héroïne increvable usant d’une agilité léthale et d’une résistance invraisemblable aux blessures pour décaniller du boucanier au kilomètre – y compris avec des armes à feu pas loin d’être anachroniques. Faute d’avoir une personnalité, La Falaise tente de s’imposer par sa brutalité, le sang jaillissant à l’envie lors de bastons ultra-violentes – vous ne verrez désormais plus les conques de la même manière. À ce petit jeu de la surenchère, Chopra Jonas se montre à la hauteur, en donnant de sa personne sans jamais baisser en intensité. Face à elle, Urban compose essentiellement un « Butcher bis », un sadique heureux de l’être, en quête d’or autant que de vengeance personnelle après avoir eu le cœur brisé – en quelque sorte. Leur métier et leur implication rendent le résultat plus ou moins acceptable, sans pour autant diminuer le constat d’échec. Baigné dans une affreuse lumière marronnasse (a-t-on déjà vu film de pirates aussi terne visuellement ?), générique et anonyme au possible avec une histoire vue mille fois en mieux ailleurs, La Falaise a tout du produit réalisé avec métier, mais sans vision.
