No One Lives : tout est dans le titre

par | 14 octobre 2013 | À LA UNE, BLURAY/DVD, Critiques, VOD/SVOD

No One Lives : tout est dans le titre

Et si on inversait les codes du survival pour faire du gentil mari un serial-killer ? Ryuhei « Versus » Kitamura tente le coup, sans lésiner sur le gore…

Quatre ans après avoir livré sa surprenante et très brutale adaptation de Clive Barker, Midnight Meat Train (il a réalisé entre-temps un autre film dans son Japon natal, Baton), Ryuhei Kitamura est revenu aux États-Unis pour faire couler une fois de plus des litrons de sang. Tous ceux qui ont vu Versus le savent : le cinéaste n’est pas du genre à se refréner dès lors qu’on parle d’horreur graphique, voire cartoonesque. Étonnamment, Kitamura semble non pas s’être assagi, mais a mis la pédale douce en terme de style dans ses essais américains. Exceptés des travellings circulaires digitaux spectaculairement artificiels dans Midnight Meat Train, on ne trouve presque aucune trace de contre-plongées extrêmes ou de zooms hystériques dans ses films américains. Pas que No one lives ait besoin de plus : série B comme bourrine, c’est un survival qui se présente comme plus malin qu’il ne l’est vraiment, et permet surtout à son acteur principal, Luke Evans (Fast & Furious 6, Le Hobbit : la désolation de Smaug), de faire étalage de ses capacités physiques et artistiques.

Repéré en second rôle dans une poignée de blockbusters (du Choc des Titans aux Immortels en passant par Robin des bois), Evans, grand gaillard au regard potentiellement aussi séduisant que sadique, écope d’un rôle iconique en diable. Le spectateur ne le connaîtra jamais sous un autre nom que « Driver », et après une introduction classique à base de jeune fille effrayée courant dans les bois, le scénario entretient assez habilement le doute sur cet homme étrange traversant les États-Unis avec celle qu’on suppose être sa compagne et un mystérieux van. Les dialogues privilégient l’allusion, entretenant l’illusion que le personnage va se révéler être un dur de dur confronté à une bande de braqueurs péquenauds mais violents qui embêtent sa douce. Après tout, le titre est tout de même assez clair dans le genre « je veux pas spoiler la fin mais tout le monde va mourir ». C’est ce schéma classique que No one lives s’applique à renverser, en révélant comme on finissait par le pressentir que « Driver » n’est pas juste un type plein de ressources : c’est un tueur en série de la pire espèce, sorte de descendant de Hannibal Lecter sans l’érudition florentine, du genre à s’auto-égorger pour les besoins d’une manipulation psychologique. Et comme sa dernière proie, une otage/élève nommée Emma, le révèle aux malheureux braqueurs qui ont cru bon de la « libérer », il va revenir la chercher. Et tout le monde va y passer (ah ! Ben voilà !).

Braqueurs contre serial-killer

No One Lives : tout est dans le titre

On a déjà croisé ce type de survival/slasher inversé par le passé (voir The collector et sa suite), faisant passer les méchants habituels du statut de menace à celui de victime en puissance. Mélange de gang et de famille dysfonctionnelle, la bande de Hoag (Lee Tergesen, Oz) a beau tuer des bourgeois de sang-froid et cambrioler tout ce qui bouge, elle fait figure de chair à canon une fois confrontée au « Driver ». Le ton est donné dès lors que celui-ci utilise un cadavre comme cachette (!) pour retrouver ceux qui ont kidnappé sa chère Emma : avare en paroles, habile de ses mains et doté d’un matériel de chasse à faire pâlir Rambo, le Driver construit en deux-deux des pièges létaux, poursuit même les innocents « pour rester en forme » et ne manque jamais sa cible. Une fois les masques tombés et l’action réduite à une baraque isolée (forcément) où se terrent le gang, Kitamura prend son pied à soigner les apparitions de son tueur vedette, qu’il soit perché dans un arbre, émerge de l’eau tel Martin Sheen ou se glisse par la fenêtre d’une salle de bain façon cirque du Soleil. Dans ces moments-là, le physique massif assorti d’un regard étrangement inquisiteur d’Evans fait des merveilles, l’acteur représentant une menace crédible malgré son côté un peu trop « McGyver du crime ». Celui-ci se révèle moins à l’aise avec des dialogues un peu beaufs et faciles, qu’il débite logiquement de manière monocorde.

« Le film peut se reposer sur la science du montage de Kitamura,
qui condense au maximum l’action
pour éviter de s’arrêter sur les facilités de scénario. »

Heureusement d’ailleurs que No one lives soigne son méchant. Car malgré les efforts du casting « secondaire », dont on se doute du sort au bout des quinze premières minutes, le reste des personnages peine à saisir une opportunité de se démarquer, même lorsqu’ils ont le physique avantageux d’America Olivo. Le plus triste demeure sans doute le choix d’Adelaide Clemens (l’affreux Silent Hill : révélation), complètement atone dans le rôle pourtant complexe, entre remords, complicité et regrets, d’Emma. Manque de pot pour elle, elle écope des pires lignes de dialogue du film, uniquement destinées à mettre en valeur le méchant façon colonel Trautman (décidément, c’est la fête à Rambo).

Un charismatique salopard

No One Lives : tout est dans le titre

Comme dit précédemment, No one lives ne brille pas par sa mise en scène élaborée. Ce que les producteurs (WWE Films, soit l’équivalent ciné de la ligue de catch, pour vous situer le niveau) veulent, c’est du sang, un peu de sexe et du rythme, du rythme, du rythme. No one lives cherche donc la moindre occasion pour désaper ses actrices (on prend beaucoup de douches dans le film) et en rajouter sur les maquillages gore et les explosions de sang numérique. Que cette série B parvienne à ressembler à quelque chose avec un cahier des charges aussi sommaire, c’est un défi bien connu que Kitamura relève avec le savoir-faire d’un vieux routier du genre.

Tourné en Louisiane pour trois petits millions de dollars, le film n’a que quelques décors à mettre en avant, et un production design pour le moins rudimentaire, qui le rapproche de production bis récentes du style Hatchet. La photo très années 80, avec projos bleus à foison, n’arrange rien à l’affaire, et le film peut heureusement se reposer sur la science du montage de Kitamura, qui condense au maximum l’action pour éviter de s’arrêter sur les grosses facilités de scénario : le van volé au Driver n’est jamais fouillé alors qu’il renferme bien sûr toutes ses armes, les personnages ne se barricadent même pas après avoir été attaqués à coup de fusil et de flèches, et on a encore droit à un shérif qui part en mission tout seul sans prévenir personne. Il s’agit aussi de faire oublier qu’une fois le rôle d’Evans mis en place et le bodycount enclenché, le script n’a plus rien à raconter jusqu’à la chute, qui laisse sans surprise la porte ouverte à une éventuelle suite explorant la mythologie de ce charismatique salopard.