Normal : de l’action qui reste dans les clous
Bob Odenkirk joue un shérif confronté à une bourgade très hostile dans Normal, mix efficace et absurde de Fargo, Hot Fuzz et Nobody.
Une chose est sûre : sans Breaking Bad, et, encore plus, son génial spin-off Better Call Saul, peu de gens en France, et dans le monde, connaîtraient Bob Odenkirk. L’acteur américain, qui s’était fait une réputation dans les années 90 dans des talk-shows et séries comiques assez confidentiels, a accédé grâce à un rôle à une gloire aussi tardive que méritée. Il est encore plus réjouissant de voir la star se réinventer à l’aube de la soixantaine, en héros de films d’action violents et « réalistes », tel un Liam Neeson de l’Amérique moderne. Nobody et sa suite ont fait d’Odenkirk un dur à cuire de cinéma étonnamment crédible, apportant grâce à Derek Kolstad, le créateur de John Wick, sa pierre à un genre qui lui était totalement étranger. Déjà producteur et co-scénariste sur Nobody 2, l’éternel Saul Goodman fait une troisième fois équipe avec Kolstad pour Normal, série B située dans le Minnesota enneigé immortalisé par les frères Coen dans Fargo. Un néo-western dans l’air du temps qu’est venu emballer le britannique Ben Wheatley, capable depuis ses débuts du meilleur (Kill List, Touristes) comme du pire (En eaux très troubles, Free Fire).
Shérif fais-leur peur
Fargo n’est pas le seul film auquel on pense en découvrant Normal, dont le scénario, bien que très ramassé et allant droit au but (que cela fait du bien de voir des films d’action ne pas dépasser les 90 minutes !) ne masque pas ses multiples influences. L’ambiance « seul contre tous » des Die Hard est convoquée, et le complot impliquant toute une ville à l’apparence faussement calme évoque Hot Fuzz et Un homme est passé. Odenkirk lui-même trimballe une réputation de cogneur taiseux acquise avec les Nobody dans le rôle d’Ulysses (est-ce son nom ? Son prénom ? On n’en saura pas plus), shérif intérimaire de la bourgade paumée mais richement dotée de Normal. En rupture avec sa femme, Ulysses compte laisser la ville « dans l’état où il l’a trouvée ». Mais l’officier volontairement effacé doit se réveiller le jour où un couple de braqueurs cambriole la banque locale. C’est la panique générale chez les étranges collègues d’Ulysses et le douteux maire de Normal (Henry Winkler, sous-exploité). Et c’est… normal : la ville roule sur l’or pour une bonne raison, puisqu’elle cache dans le coffre-fort l’argent illégal amassé en Amérique par un gang de yakuzas. Parce que pourquoi pas. Prenant fait et cause pour les braqueurs, Ulysses doit affronter une ville armée jusqu’aux dents, décidée à protéger ses biens très mal acquis…
« Absurde au point d’en être bêta, le film se déguste comme un défouloir général à combustion lente. »
Même s’il se risque à une satire attendue d’une Amérique rurale masculiniste, obsédée par les armes et l’argent, allergique au caractère opiniâtre de héros malgré eux plus portés sur les liens familiaux, Normal n’est pas le genre d’histoire qu’on étudiera dans les cours de scénario. Absurde au point d’en être bêta, le film se déguste comme un défouloir général à combustion lente. Les scènes d’exposition occupent un bon tiers du métrage, avant que le braquage ne précipite d’un seul coup les choses, à la façon d’une chute de dominos inarrêtable. La cohérence interne de cet univers déjà peu réaliste en prend un coup. À l’image de ce shérif laconique et usé, vantant des méthodes pacifistes suite à une intervention qui a mal tourné, mais qui prend tout de même les armes dès qu’il peut pour canarder, énucléer, poignarder ou faire exploser la population de Normal.
Clairement, Ben Wheatley s’avère moins intéressé par la construction de personnages crédibles (il suffit de voir le sort réservé à Lena Headey en barmaid cabossée aux dialogues interminables) ou même intelligents, que par le jeu de massacre qui occupe les 45 dernières minutes. C’est un peu pour ça que les amateurs de John Wick et Nobody sont venus, après tout. De ce côté-là, Normal se montre assez efficace. Le film tire parti de son décorum enneigé et de la présence incongrue de yakuzas qui obligent chaque protagoniste à tisser des alliances contre nature, pour donner un semblant de fraîcheur à l’empilement de bastons et de fusillades attendu. Ce n’est pas ce qui en fera un classique instantané ou l’égal des films déjà cités, loin de là, mais les fans, nouveaux comme anciens, de l’ami Bob, y trouveront de quoi se réjouir.
