Oscars 2019 : Netflix peut passer à l’étape suivante

par | 25 février 2019

Avec trois Oscars remportés dimanche pour Roma, Netflix s’est invité pour de bon à la table des grands studios. Et la plateforme pourrait bien confirmer dès 2020…

Il aura fallu, d’après les estimations, 25 millions de dollars dépensés en campagne marketing et en lobbying, pour en arriver là : le 24 février, au terme d’une cérémonie des Oscars qui a vu triompher entre autres le plus lisse des outsiders (Green Book) et le plus tiédasse des biopics rock (Bohemian Rhapsody), Alfonso Cuaron est monté pour la troisième fois de la soirée sur scène. L’y attendait son amigo Guillermo del Toro et une statuette du meilleur réalisateur. La deuxième de sa carrière après Gravity, et la troisième en tout pour Roma, vainqueur attendu dans la catégorie « Meilleur film étranger » et « Meilleure photographie » (poste que Cuaron occupait par nécessité après la défection de son fidèle chef op’ Emmanuel Lubezki). Avec 10 nominations au total, Roma pouvait viser l’Oscar du meilleur film, mais pour son distributeur Netflix, qu’importe : le bijou de Cuaron, sorti en décembre après des mois de débats enragés, est le premier film de fiction marqué du « N » rouge à remporter de précieuses statuettes, un accomplissement en soi.

Dans la « machine Roma »

L’ambition de la firme dirigée par Reed Hastings est affirmée depuis une dizaine d’années : le géant du streaming veut se démarquer de ses concurrents en produisant et en distribuant ses propres contenus, et voit dans les remises de prix prestigieuses, comme les Oscars mais aussi les Emmys et les Golden Globes, un moyen de valider son ambition auprès de ses abonnés. Les « Originals » ont souvent mauvaise presse, et Netflix n’a pas attendu le film du prodige mexicain pour se lancer dans la bataille de la reconnaissance par l’Académie des Oscars : Beasts of No Nation et surtout Mudbound (4 nominations) ont été pendant les éditions précédentes les têtes de proue de sa stratégie pour s’acheter un prestige et s’installer pour de bon à la table des grands studios de Hollywood. Et quand Roma s’est vu couronné en septembre du Lion d’Or à Venise, la machine de Los Gatos s’est mise en marche, transformant le pudique film en noir et blanc de Cuaron en machine à avaler les récompenses, avec une agressivité qui a agacé plus d’un observateur. Un marathon qui devait culminer en apothéose sur la scène du Dolby Theater… mais la dernière marche s’est avérée hors d’atteinte pour cette fois, la faute à un Green Book qui a créé la (mauvaise) surprise.

"Avec 90 films originaux annoncés en 2019, presque autant que les cinq majors réunies, la plateforme veut dominer par KO le monde de l’entertainment et l’esprit des cinéphiles."

Il serait idiot malgré tout de penser que le « cas Roma » serait un one shot heureux dans le catalogue pour le moins versatile de Netflix. Avec 90 films originaux annoncés en 2019, soit presque autant que les cinq majors réunies, la plateforme veut clairement dominer par KO le monde de l’entertainment et l’esprit des cinéphiles. Le simple fait de voir Cuaron, excité et légèrement surpris, truster l’attention de l’assistance à trois reprises, a suffi à envoyer un message clair aux cinéastes qui hésiteraient encore à collaborer avec le n°1 du streaming. On peut craindre, voire détester, sa politique de distribution exclusive à domicile (quoique celle-ci a été largement « trahie » pour les besoins de Roma et dans une moindre mesure de Buster Scruggs), mais Netflix est là pour durer. Et a d’ores et déjà donné un indice peu subtil sur le mastodonte qu’il poussera à son tour vers les Oscars en 2020, si la qualité au rendez-vous : un teaser dévoilé durant la nuit, sans image mais avec une bribe de dialogue, de The Irishman de Martin Scorsese, avec De Niro et Pacino. Un film qui sortira « en salles et sur Netflix » (sauf en France, merci bien) à l’automne prochain, pile-poil après les festivals de Toronto et de Venise, qui sont autant de traditionnelles rampes de lancement pour les Oscars…

Crédit photo : AFP / Getty Images / Frazer Harrison / Amanda Edwards