Psychokinesis : super-rédemption familiale

par | 4 mai 2018

Le réalisateur de Dernier train pour Busan signe avec Psychokinesis son film le plus étonnant : une histoire de super-héros patachon légère, dans tous les sens du terme.

Il y a deux ans, Yeong Sang-ho secouait le cocotier du film de zombies et s’offrait une réputation internationale méritée en livrant sur la Croisette et, chose plus rare quand il s’agit de cinéma coréen, dans les salles françaises, l’explosif Dernier train pour Busan. Un ride excessif et jouissif qui ne lésinait pas sur les assauts misanthropes et anti-capitalistes, disséminés dans l’histoire d’un train infesté fonçant droit vers l’apocalypse, et avec à son bord un papa yuppie sur la voie (ah ah) de la réconciliation avec sa petite fille dont il s’occupait trop peu. À de nombreux niveaux, Psychokinesis fait figure de variation sur le même thème : visible cette fois uniquement via Netflix (en Corée du Sud, le film a connu une douche froide commerciale inversement proportionnelle au plébiscite de Busan), ce faux film de super-héros, qui rappelle par certains aspects le récent Jeeg Robot, investit une nouvelle fois un genre à la mode pour en faire un prétexte commercial, une excuse pour narrer une improbable histoire de rédemption entre un père absent… et sa fille désormais adulte.

Psychokinesis s’ouvre sur une séquence tellement brutale et choquante qu’elle rappelle immédiatement à notre souvenir le début de carrière de Yeong Sang-ho dans l’animation, avec des œuvres (The King of Pigs, The Fake et Seoul Station) marquées par un nihilisme sauvage. La jeune Roo-mi, restauratrice à succès, perd sa mère lors d’une tentative d’intimidation menée par un gang d’usuriers. Ce drame marque un tournant dans la lutte que la jeune femme et ses collègues commerçants mènent pour sauver leur centre commercial des griffes d’un conglomérat immobilier. Par la force des choses, elle doit renouer avec son père Seok-hyeon (Ryoo Seung-yong, héros entre autres de War of the arrows), qui a quitté le domicile familial couvert de dettes. Ce papa irresponsable, paresseux et égoïste (il vole les dosettes de café à son travail pour ne pas en acheter !) vient lui aussi de connaître un bouleversement de taille : un météorite s’étant écrasé sur Terre lui a conféré par accident des pouvoirs télékinétiques. Alors qu’il songe d’abord à utiliser ce don tombé du ciel pour son propre profit, Seok-hyeon y voit bientôt le moyen d’aider Roo-mi dans sa lutte : il va pouvoir littéralement soulever des montages pour se racheter une conduite auprès d’elle…

Rires et lévitations

S’il s’amuse comme Dernier train pour Busan à mélanger les tons et les approches thématiques (ce qui devrait être le propre de tout film populaire, quand on y réfléchit bien), Psychokinesis marque une évolution inattendue dans la filmographie de Yeon Sang-ho. Le cinéaste signe de loin son film le plus léger, quand bien même son scénario se teinte d’une charge  limpide contre les puissances capitalistes et les pouvoirs en place (médias, forces de police, gangsters, tous sont finalement devant sa caméra à la solde des mêmes intérêts financiers). Qu’il dépeigne son héros, patachon en pantalon de toile bien éloigné des traditionnels X-Men, comme un gentil arriviste grimaçant et tortillant du derrière pour soulever des cendriers et des voitures, ou montre un gang apeuré par sa démonstration de force et obligé de porter plainte dans un commissariat (!), le ton du film est moins à la lutte finale sans merci, qu’au divertissement engagé et comique, où l’amertume d’un combat sans but s’efface par la grâce d’un gag en lévitation hésitante ou d’un éclat de violence tellement démesuré qu’il en devient absurde.

Yeong Sang-ho ne traite pas les traumas et les faiblesses de ses personnages comme des fardeaux trop lourds à porter, mais comme des nœuds dramatiques qu’il va s’employer à délier par l’irruption du fantastique. Si le contexte de Psychokinesis est sérieux et terre-à-terre, les péripéties de Seok-hyeon frisent elles le cartoonesque. Une impression renforcée par la qualité toute relatives des effets spéciaux qui parsèment les grosses scènes d’action. Les objets, personnes et décors que Seok-hyeon envoie valdinguer manquent de texture et de « poids », et ce look visuel associé au traitement très binaire du personnage principal (il est criblé de défauts dans la première partie, puis devient sans explications un héros désintéressé, quoique imparfait, au moment même où il revoit sa fille) empêche de vraiment prendre le film au sérieux, ce qui est bel et bien une première dans la carrière de Sang-ho. Une chose est sûre, le metteur en scène n’a pas perdu son sens du rythme. Et Psychokinesis, qui peut également s’approcher comme une variation réellement rafraîchissante sur un genre de moins en moins adepte de la prise de risque, demeure assez attachant pour que l’on pardonne sa facture technique moyenne et son script simpliste.