Jusqu’à présent, le chiffre « 3 » n’a pas vraiment porté chance aux films de super-héros. Songez-y un peu : Spider-Man 3, Superman III, X-Men 3 ou pire encore, Blade : Trinity… À chaque fois, l’opus final des trilogies héroïques rime avec déception ou consternation. A chaque fois, il succède à une première séquelle faisant figure de classique car accentuant les qualités du premier épisode. C’est aride et arithmétique, mais c’est un fait : The Dark Knight rises était aussi attendu que redouté, car il devait réussir à faire oublier le fait que son prédécesseur était un film-somme, une date dans l’histoire des blockbusters modernes en même temps qu’un formidable reflet synthétique de son temps et des obsessions de son auteur (l’hydre à deux têtes Jonathan/Christopher Nolan). La barre était placée haut, et le réalisateur d’Inception ne s’est pas facilité la tâche en multipliant pour l’occasion le nombre de personnages par deux, avouant sans détour l’influence du Tale of two cities de Charles Dickens sur la construction du scénario, et donc l’ambition chorale, feuilletonnante du film.

« You are in for a show tonight, son »

La lutte finale entre Bane et Batman, version hardcore d’«Occupy Wall Street ».

À l’image de la partition de plus en plus symphonique et tribale de Hans Zimmer, qui recouvre la quasi-intégralité des images pour mieux l’envelopper d’une aura mystique, The Dark Knight Rises se veut épique. De par sa durée, par le temps qu’il prend pour soigner son exposition, naviguer d’un personnage à l’autre et diluer sa continuité temporelle. Le film débute en effet huit ans après les événements du précédent épisode, alors que la paix règne sur Gotham et que Bruce Wayne se morfond dans son manoir rénové au point de se déplacer canne à la main, hanté par le souvenir de sa chère et tendre. L’amitié fidèle d’Alfred et les appels du pied de Miranda Tate, dont Wayne Entreprises finance le projet de générateur écologique, n’y font rien. Il faudra l’intervention d’une cambrioleuse féline nommée Sélina Kyle, rouage involontaire d’un complot à grande échelle, et la visite de John Blake, un jeune flic plus droit et héroïque que la moyenne, pour faire prendre conscience à Wayne qu’il existe une vie après « le » Batman, que le sacrifice de la légende ne doit pas prendre le pas sur son parcours personnel. Le temps de la réflexion est compté, car une menace approche, sous la forme du mystérieux mercenaire nommé Bane, un colosse aussi intelligent qu’intimidant, qui prévoie tout simplement de mettre Gotham City à feu et à sang. Mais pas de la même manière que le Joker : Bane a un plan précis, et ce plan implique de mettre à terre le milliardaire et son alter-ego ailé.

TDKR stimule comme jamais chacun de nos sens par la complexité (finalement toute relative) de l’histoire et l’ampleur recherchée du spectacle (peu de CGI pour plus de réalisme, y compris lors de la fabuleuse séquence d’ouverture où Nolan crie plus que jamais son amour de l’univers de James Bond). Grisé par la liberté que lui apporte le succès monumental du Dark Knight, par le gain exponentiel d’image du format Imax (qui handicape malheureusement la projection lorsque la salle n’est pas équipée) et par l’assurance acquise sur les précédents films, Nolan n’hésite plus à superposer jusqu’à quatre fils narratifs pendant la première heure, au point que le montage survole plus qu’il n’explicite les données de l’intrigue. Wayne semble d’abord sorti de l’hospice ? Quelques minutes plus tard, le voilà au volant de son Batpod comme à la belle époque. À peine commence-t-on à comprendre l’existence d’un certain Daggett au sein du conseil d’administration de Wayne Entreprises, que l’on apprend qu’il finance en sous-main l’opération de Bane pour en prendre les rênes. Pas très grave, il disparaît dès la séquence suivante. Les exemples pourraient se suivre, tant cette manière d’embrasser différentes atmosphères est caractéristique du style de la trilogie, faite de montages alternés, de raccords sons élégants, de scènes en suspension où l’on a le sentiment de prendre l’intrigue en cours de route.

« Il n’y a pas de désespoir sans espoir »

Bruce Wayne doit-il remettre le masque ? Ce serait dommage de gâcher une si belle armoire.

Le procédé est idéal pour approfondir les thèmes de la saga, qui après avoir exploré la notion de chaos, est ici placée sous le signe de l’espoir, et sa persistance même dans les situations les plus sombres – les échos à la crise économique, aux attentats terroristes et la méfiance envers les élites, sont assez clairs pour être compris par tout le monde. Plus que jamais, « le » Batman (le déterminant est important dans ce cas) est devenu moins une figure de comic book qu’une métaphore de ce besoin de croire en un meilleur avenir.

Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation regrettable de grosses ficelles pour faire passer ces messages. On sait dès l’arrivée de Joseph Gordon-Levitt où son parcours personnel va le mener, de quel côté Selina Kyle va finir par pencher, ou si Bruce Wayne va sortir de sa torpeur. Les personnages sont charismatiques, ambigus, et sont sans doute les mieux écrits du film. Cela ne suffit pas à masquer la paresse manifeste dont font preuve les scénaristes une fois que toutes les cartes sont sur la table. Même dans les détails secondaires (le destin du pauvre scientifique de service, l’opposition schématique entre le commissaire Gordon et son adjoint joué par le revenant Matthew Modine, la course contre la montre finale digne d’une production Nu Image), ce Batman-là donne dans le cliché et le déjà-vu, une impression d’autant plus étonnante que Nolan avait su l’éviter jusqu’à présent. Comme s’il fallait se donner une marge de sécurité pour plaire au plus grand nombre, pour éviter de gâcher ce troisième acte sous pression, où le grandiloquent le dispute au sentencieux, où l’émotion brute doit se marier avec des punchlines de rigueur.

Prêts pour le sacrifice ?

Bruce et Alfred, le vrai dynamic duo de la saga.

Sur la distance, le film accuse donc quelques sérieux coups de ralentisseurs, principalement dus à la décision de figer l’action autour d’un statu quo n’amenant aucun nouvel enjeu excitant, excepté la perspective de voir un Wayne à terre se relever, et gravir symboliquement à nouveau un puits similaire à celui au fond duquel sa double identité s’était créée (l’envoyer pourrir au fond d’une prison évoquant le centre d’entraînement de la Ligue des Ombres dans Batman Begins n’était sans doute pas non plus un hasard). Le temps que « tout s’embrase », le souffle opératique des premiers temps, qui culminait avec une série d’explosions apocalyptiques, est retombé, et la mécanique inhérente aux troisièmes actes (les plans des vilains sont déjoués, le suspense se joue sur plusieurs fronts, le tout sous une menace de cataclysme imminent) se met en place, sans qu’une étincelle de chaos ne nous fasse oublier qu’il s’agit bien alors d’un grand spectacle à 250 millions de dollars.

C’est à la fois beaucoup (le film est véritablement impressionnant, et prouve si besoin était la plus-value écrasante d’un tournage avec décors, engins et figurants réels) et moins que ce que l’on espérait. Nolan renonce même, dans un dernier geste grand public, à donner à Wayne/Batman la fin qu’il désirait, et que tout annonçait, jusqu’au logo d’ouverture en forme de miroir brisé. Au sacrifice, le réalisateur préfère la catharsis rédemptrice, la paix intérieure après trois épisodes dédiés aux tourments de l’âme. La notion d’élévation (« the rise »), propre à tout récit à portée mythologique et donc logique dans cet univers « batmanesque », prend tout son sens dans le plan final, bouclant paradoxalement de manière ouverte un récit puissant mais quelque peu désordonné et trop elliptique. Sans parler des incohérences flagrantes, comme le fait que Wayne puisse revenir sans problème dans une Gotham devenue un ilot impénétrable…

Un casting (quasi) royal

Un héros charismatique et une quiche inodore se cachent dans cette photo.

Là où le cinéaste continue de briller, c’est dans la clairvoyance de son casting, majoritairement constitué d’habitués. Conscience affichée de la trilogie, Michael Caine a plus d’une fois l’occasion de briller dans un rôle pourtant très scolaire, mais ici au cœur du véritable climax émotionnel du film (une séquence à cheval entre rêve et réalité, ponctuée par un regard caméra parfait, et malheureusement gâché par un contre-champ ruinant la poésie d’un moment qui nous aurait autrement cueilli comme avait pu le faire Monstres et Cie). L’ensemble du casting, de Gary Oldman à Christian Bale est lui aussi utilisé à bon escient, les petits nouveaux se mettant au diapason d’un univers (celui de la BD mais aussi et surtout du réalisateur) très particulier. Tom Hardy, qui continue ses exercices de musculation après Warrior, campe un Bane impressionnant de menace larvée, masse physique incarnant la face radicale du terrorisme d’extrême gauche (un artifice plus qu’un véritable postulat politique) dont le calme et la diction aristocratique – surmixée puisque réenregistrée par l’acteur qui était inaudible dans la première version de travail – évoquent des frères Gruber shootés aux stéroïdes. Par sa présence, l’acteur parvient même à transformer in fine notre vision de son personnage, qui passe de brute intransigeante et diabolique à celui de créature protectrice évoquant étrangement King Kong, le tout à la faveur d’un twist que les fans de la BD auront rapidement grillé.

Dans le rôle de Catwoman (même si le personnage n’est jamais appelé de la sorte), Anne Hataway s’en sort également bien, la féline cambrioleuse étant moins mise en valeur comme un dangereux sex-symbol, que comme un électron libre indépendant (féministe, donc). Humaine, donc, comme les autres. Joseph Gordon-Levitt, enfin, est particulièrement charismatique en homme de la rue sur la voie pour devenir un justicier apte à prendre la relève de Bruce Wayne – une destinée lourdement soulignée dans chacun de ses dialogues. On est d’autant moins surpris par l’importance qu’il prend dans l’histoire, et déçu qu’il ne soit pas prévu de faire un spin-off consacré à Blake plutôt qu’à Catwoman.

On n’en dira pas autant de Marion Cotillard, erreur colossale de casting et source du seul fou rire dans la salle à un instant  dramatique. Que la quiche aux yeux de biche soit devenue la coqueluche du tout-Hollywood en chantant La vie en rose peut se comprendre : mais qu’elle ruine chacun des films (sauf celui d’Audiard, qui sait obtenir le meilleur de tous ses comédiens) dans lesquels elle apparaît par son jeu apathique, et, osons le dire, techniquement très à la ramasse, ne lasse pas d’étonner, surtout dans le cadre d’une production aussi contrôlée et prestigieuse. Son rôle n’est en même temps pas glorieux – elle tombe dans les bras de Wayne sans autre explication, se paie des répliques assommantes sur les énergies éco-responsables et est essentiellement passive jusqu’à ce que son véritable rôle soit révélé.

« Tout le monde peut être un héros »

Selina Kyle joue les félines cambrioleuses…

Autres attraits indéniables de la franchise, surtout depuis l’anthologique cascade à base de camion renversé du Dark Knight, les morceaux de bravoure entraperçus dans les trailers sont eux surtout motorisés, mettant en valeur un Batpod aux roues plus pivotantes que jamais, et un « Bat » volant insectoïde redoutablement efficace. On se souviendra longtemps de la première scène où intervient un Batman revenu d’entre les morts, ou des courses-poursuites à bases de tumblers dans des rues de New-York désertées. Mais cette fois, le film ne lésine pas sur les affrontements physiques (objectivement la tare de la saga, car manquant toujours d’impact et de clairvoyance dans l’agencement des cadrages), et donne sa place au(x) duel(s) de titans entre la chauve-souris et le colosse anarchiste, bruitages « hénaurmes » à l’appui. Ce n’est pas encore The Raid, mais il y a enfin de l’intensité et une certaine recherche dans ces combats grandeur nature.

Quel bilan alors ? Tout dépendra de l’importance que l’on donne aux défauts manifestes de TDKR : ce sentiment mitigé que laissent des méchants moins intéressants qu’un Joker ou qu’un Double-Face, cette narration trop allusive pour ne pas déclencher des grattements de tête dubitatifs, ces sous-textes bruyamment explicités pour donner un contexte sociétal simpliste à une intrigue qui aurait dû se concentrer sur ce qu’elle excelle à explorer : les tourments de l’humain, sa capacité à se surpasser et à montrer sa résilience lorsqu’il est confronté aux choix les plus douloureux. C’est tout le sens du sourire adressé par Michael Caine à la caméra : cette confirmation que, oui, il n’est pas de douleur que le temps ne puisse effacer et que l’homme ne puisse transcender. Tant mieux pour le spectateur si cette quête de sens se déroule dans un chaos et une fureur aussi puissamment orchestrés.


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Troissurcinq
The Dark Knight Rises
De Christopher Nolan
2012 / USA / 164 minutes
Avec Christian Bale, Michael Caine, Tom Hardy
Sortie le 25 juillet 2012
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