The Lodgers : gothique à l’irlandaise

par | 29 août 2018

Revendiquant son classicisme, The Lodgers perpétue l’héritage du conte gothique en suivant le périple d’un frère et d’une sœur piégés par une malédiction familiale.

Une grande demeure à l’architecture intimidante en voie de délabrement, une forêt impénétrable et un lac survolé par la brume, une jeune ingénue menacée par une malédiction, une famille déchirée par des secrets inavouables et tabous, une frontière entre réalité et surnaturel qui s’estompe progressivement… Tous les ingrédients qui font la noblesse et l’attrait éternel du conte gothique répondent présent dans The Lodgers, production irlandaise qui a fait le tour des festivals avant de nous parvenir par le biais de Netflix. Le deuxième long-métrage de Brian O’Malley ne fait pas que reprendre à son compte les codes d’un genre reconnaissable entre mille : il les fétichise comme rarement depuis La dame en noir, en leur conférant une patine morbide qui compense quelque peu son classicisme forcené.

Le manoir des enfants maudits

Au lendemain de la Première guerre mondiale, The Lodgers nous emmène dans les couloirs sombres et décatis du domaine de Rachel (Charlotte Vega) et Edward (Bill Milner), deux faux jumeaux vivant seuls dans leur maison familiale au nord de l’Irlande. À peine majeure, la petite fratrie vit cloisonnée entre ces murs froids, car menacée par une présence fantomatique (les « propriétaires » du titre ?), qui leur impose trois règles façon Gremlins à ne pas transgresser : être toujours rentré avant minuit, ne jamais laisser entrer un étranger, et ne pas abandonner la famille. Une malédiction bien réelle, qui pèse de plus en plus lourd sur les épaules de Rachel, la seule à oser franchir les murs du domaine. Après sa rencontre avec un beau vétéran handicapé, Sean (Eugene Simon), elle ne rêve que d’échapper au sort qu’elle redoute : finir noyée dans le lac voisin comme leurs défunts parents, happée par des esprits de plus en plus vindicatifs. Il lui faut aussi composer avec la fragilité et les tendances incestueuses de son frère Edward, et sur l’insistance du notaire de la famille, M. Birmingham (David Bradley, The Strain), à pénétrer dans la maison pour en estimer la valeur…

" Comme souvent dans les récits gothiques, c’est l’atmosphère et ce qu’elle évoque comme sensations enfouies en nous, qui importe ici."

Ceux qui avaient découvert lors de sa sortie vidéo le premier essai d’O’Malley, Let Us Prey, pourront juger de la remarquable versatilité du metteur en scène. Alors que le premier titre lorgnait sur le cinéma de Carpenter en prenant la forme d’une série B saignante et concise, The Lodgers se place lui dans la lignée feutrée de classiques comme Les Innocents, Les Autres, Crimson Peak et de l’œuvre de Mario Bava. Les amateurs de jump scares peuvent passer leur chemin, même si la réalisation sacrifie à une ou deux reprises à ce passage obligé. Comme souvent dans les récits gothiques, c’est l’atmosphère et ce qu’elle évoque comme sensations enfouies en nous, qui importe ici. À ce titre, The Lodgers impressionne dès son ouverture, mettant en valeur le décor bien réel de Loftus Hall, demeure irlandaise séculaire et réputée hantée, et le travail de production design de Joe Fallover. La maison d’Edward et Rachel, structurée autour d’un massif escalier central et d’une trappe rappelant l’omniprésence de forces maléfiques, est une histoire en elle-même, qui se passe d’explications superflues – on aura tout de même droit à une inévitable séquence résumé lorsque Rachel se livrera au falot Sean, et à des flash-backs explicitant le drame qui a conditionné la vie de ces jumeaux condamnés à perpétuer une lugubre « tradition » familiale.

La jeune fille et les ombres

Si elles ne font forcément pas sens au-delà de leurs vertus esthétiques, les idées fortes visuelles abondent dans The Lodgers, de cette eau flottant du sol au plafond au lit parental à baldaquin, flanqué de sinistres draperies rouges, en passant par les spectres flottants au-dessus de l’eau et la garde-robe de Rachel, régulièrement transformée en petit chaperon noir lorsqu’elle s’aventure dans le village voisin, peuplé de bovins agressifs et de familles méfiantes. O’Malley se retient d’en faire trop et laisse cette imagerie puissante parler pour lui, au risque de rendre son film un peu programmatique, lancé sur une ligne droite qui n’amène que peu de surprises et rebondissements renversants, en dehors de ses à-côtés historiques (la famille d’Edward et Rachel est d’ascendance britannique, et cela a son importance).

Il peut s’appuyer malgré tout sur un beau tandem maudit : des jumeaux obsédés par la mort et le passé, qui ne peuvent que se déchirer mutuellement tant leur attitude face à cette malédiction diverge en tous points. Avec son visage émacié, Bill Milner (Dunkerque) fait un solide et inquiétant Edward, bien plus charismatique que le falot Eugene Simon (Lancel Lannister dans Game of Thrones). Mais c’est Charlotte Vega, aperçue notamment dans American Assassin, qui marque le plus de points : la beauté éthérée de l’actrice anglo-espagnole, qui insuffle un mélange de peur et de force de caractère au personnage de Rachel, convient parfaitement au mélange d’influences convoqué par O’Malley. Le réalisateur impose en douceur son empreinte dans l’imposant imaginaire littéraire et cinématographique gothique, même s’il prend soin de ne pas changer le mobilier et de ne pas trop toucher aux peintures.