De Help à Fat Choi Spirit, la comédie selon Johnnie To
En trois comédies inégales, mais passionnantes, l’éditeur Badlands permet de découvrir une facette méconnue du grand Johnnie To.
En France, on connaît surtout Johnnie To pour ses polars stylisés et ses films de gangsters, de The Big Heat jusqu’à Drug War en passant par PTU ou Exilé, qui ont fait, pendant près d’un quart de siècle, sa renommée. Mais une partie de son travail, moins connue, se joue loin des balles et des règlements de comptes. Au début des années 2000, le réalisateur hongkongais s’amuse avec la comédie, le fantastique et le drame populaire. Help!!! (2000), Fat Choi Spirit (2002) et My Left Eye Sees Ghosts (2002) montrent ce côté-là, tout aussi inventif.
Un hôpital hanté et à bout de nerfs, une jeune veuve qui voit des fantômes, un as du mah-jong béni par les Dieux : derrière ces idées décalées, on retrouve son amour des changements de ton, du mélange des genres et de personnages qui cherchent du réconfort ou une chance de se racheter. Avec humour et tendresse, Johnnie To prouve qu’il peut transformer des comédies populaires en films émouvants. Ces trois longs-métrages, écrits et coréalisés avec le fidèle Wai Fa-kai, composent une formidable porte d’entrée pour découvrir un versant plus intime, plus joueur de To, où l’expérimentation se mêle aux petits drames du quotidien.
Help !!! : un trio face à un système corrompu
Sorti en France en 2008, Help !!! (ou Sparrow’s Hospital selon les traductions) tient une place à part dans la carrière du réalisateur d’Election. Il s’attaque ici à la corruption institutionnelle et à la résistance morale. Sans renoncer à sa mise en scène ultra-précise ni à son amour des personnages soudés, il livre un récit où le vrai combat n’est plus celui des criminels, mais de citoyens ordinaires face à un système pourri. Au centre du film, Joe, Jim et Yan décident de se battre pour sauver un hôpital rongé par la corruption. Leur lutte va bien au-delà de la dénonciation : ils veulent préserver une institution essentielle pour tout le monde. Face aux abus de pouvoir, aux intérêts financiers et aux compromissions, ils refusent de sombrer dans le cynisme.
« Ces trois longs-métrages composent une formidable porte d’entrée pour découvrir un versant plus intime où l’expérimentation se mêle aux petits drames du quotidien. »
Johnnie To montre comment la solidarité et la détermination peuvent devenir de vraies armes de résistance. Le trio agit souvent avec des moyens limités, mais leur engagement moral leur donne une force inébranlable. Au-delà de son intrigue azimutée, Help!!! est une vraie réflexion sur la responsabilité individuelle, qui pose une question simple : que faire quand on découvre que les institutions censées protéger les citoyens sont corrompues ? La réponse de Johnnie To passe par l’action collective et le courage personnel. Même s’il est moins connu que ses grands polars, Help!!! révèle une facette du réalisateur très critique sur la société hongkongaise, mais qui laisse de la place à l’espoir, en montrant que des héros intègres et déterminés peuvent faire la différence.
Fat Choi Spirit : une communauté qui se reconstruit ensemble

Sorti en 2002, Fat Choi Spirit illustre lui aussi la partie plus légère de la carrière de To, même s’il garde des thèmes qui lui sont chers : la solidarité, la loyauté, et cette capacité qu’ont les gens à se reconstruire coûte que coûte. À travers le mah-jong, jeu incontournable dans la culture hongkongaise, Johnnie To mélange humour et émotion. Sous ses airs de comédie festive calibrée pour le Nouvel An chinois, le film parle de ceux qui sont en marge et qui tentent de retrouver leur place.
L’histoire suit plusieurs personnages en galère gravitant autour de la star Andy Lau, reliés par le jeu, les dettes ou leurs échecs personnels. Petit à petit, ils apprennent à se serrer les coudes et à laisser de côté leurs intérêts personnels. Comme souvent chez Johnnie To, le groupe prend le pas sur le héros solitaire. Le film montre que la chance – ce fameux « Fat Choi » – ne tient pas qu’au hasard. Elle vient aussi de la confiance qu’on se porte et de la capacité à rester soudés dans les moments durs.
Contrairement à l’ambiance sombre qui caractérise les polars de Johnnie To, Fat Choi Spirit célèbre les liens humains et la possibilité de repartir de zéro. Le film repose sur l’idée qu’on peut changer sa vie à force de persévérance. Derrière les scènes drôles et les situations tirées par les cheveux, le réalisateur propose une vision positive, solidaire et chaleureuse de la société. Inédit en France, Fat Choi Spirit montre pourtant l’étendue du talent de Johnnie To, qui garde ici un œil attentif sur les relations humaines, tout en explorant un registre léger et grand public.
My Left Eye Sees Ghosts : une fable tendre sur l’acceptation

My Left Eye Sees Ghosts est considéré comme un ovni dans la filmographie de Johnnie To. Cette comédie romantique avec une touche de fantastique pastiche en apparence The Eye, gros succès de l’époque en Asie, mais sous ses airs légers et ses fantômes rigolos, il parle de choses sérieuses : le deuil, la solitude et la reconstruction. Johnnie To mélange humour, émotion et fantaisie pour raconter une histoire où les esprits ne font pas peur, mais servent de miroir aux blessures des vivants.
L’histoire suit une jeune femme qui, après la mort soudaine de son mari, se rend compte qu’elle peut voir les fantômes avec son œil gauche. Une situation loufoque qui la pousse à croiser un esprit déjanté, qui devient peu à peu son guide et son compagnon. À travers cette relation improbable, Johnnie To explore le chemin du deuil. Le fantôme aide l’héroïne à faire face à sa douleur et à accepter la perte de l’être aimé. Le surnaturel sert en fait à mettre en scène des émotions très humaines, avec un savant mélange de comédie et de mélancolie.
Sous ses airs de divertissement fantastique, My Left Eye Sees Ghosts est une histoire de guérison. Le film nous rappelle qu’on ne peut pas vivre uniquement dans le souvenir du passé, et qu’il faut apprendre à avancer malgré les cicatrices. Derrière les fantômes et les situations loufoques, Johnnie To adopte un ton particulièrement sensible, s’intéressant à des personnages fragiles qui retrouvent confiance en eux grâce aux rencontres qu’ils font. Cette approche donne au film une grande douceur et une vraie émotion. Souvent considéré comme l’une des plus belles comédies romantiques fantastiques du cinéma hongkongais des années 2000, My Left Eye Sees Ghosts dévoile une facette plus intime, et tout aussi essentielle, de Johnnie To.