Cuckoo : de l’épouvante étrange et excentrique
Bizarrerie alpine à la narration bancale, le stylisé Cuckoo parvient à nous intriguer, grâce notamment à l’excellente Hunter Schafer.
Animal cinématographique du genre insaisissable, Cuckoo a longtemps joué les arlésiennes en termes de distribution. Ballotté depuis 2024 de festival en festival, le nouveau film de Tilman Singer (remarqué par une poignée d’initiés avec le nébuleux Luz) couvé par les spécialistes de l’horreur tout-terrain de chez Neon a finalement débarqué au printemps sur Netflix, comme la curiosité qu’il est. Cuckoo, en français, c’est le coucou, cet oiseau qui s’amuse à balancer sa progéniture dans le nid des autres volatiles pour qu’ils l’élèvent à sa place – un concept qui est au cœur du scénario imaginé par Singer. C’est aussi un adjectif pour désigner les personnes gentiment perchées, voire pas mal cintrées – un concept, qui, là aussi, a toute sa place dans cette histoire d’expérimentations, de scientifique inquiétant et de familles fracturées.
Des cris dans la nuit
S’il laissait entrevoir les qualités d’esthète de Tilman Singer, Luz témoignait aussi de l’amour du cinéaste pour les atmosphères opaques, les éclats de body horror et l’idée d’inquiétante étrangeté qui fait naître l’inconfort chez le spectateur. Bien qu’un peu (un peu) plus grand public, plus arrondi dans les angles, Cuckoo perpétue ces obsessions stylistiques, se plaçant dans ses premières minutes sous le patronage du Shining de Kubrick, option tournage en 16 mm. On y suit une adolescente américaine longiligne et renfermée, Gretchen (Hunter Schafer, révélation de la série Euphoria qui fait des débuts convaincants au cinéma), forcée d’emménager avec son père (Marton Csokas, Equalizer), sa belle-mère (Jessica Henwick, Love and Monsters) et sa jeune demi-sœur dans un complexe hôtelier des Alpes germaniques. Ils sont les hôtes du très étrange propriétaire des lieux, Herr König (Dan Stevens, qui vole les scènes où il apparaît de manière indécente), qui s’empresse de confier à Gretchen un job de réceptionniste pour tromper son ennui, mais s’intéresse aussi beaucoup à sa demi-sœur. Les événements inquiétants s’enchaînent bientôt à l’hôtel (cris perçants, agressions nocturnes et crises d’épilepsie sont au programme), mettant en danger Gretchen, qui doit percer les mystères du lieu…
« Volontairement opaque et surréaliste, proche d du Cronenberg des débuts, Cuckoo s’enferme aussi parfois dans une forme de torpeur lancinante. »
S’il est difficile de dénouer tous les fils narratifs qui se rejoignent, parfois dans une belle confusion, dans Cuckoo, il est tout aussi évident que le film compense ces lacunes par un style assuré qui fait mouche. Reposant sur un mystère central qu’il ne consent que partiellement à expliquer (mais oui, tout a à voir avec la métaphore du coucou, et un cri qui distord même l’image), le film ménage quelques scènes d’anthologie, comme cette poursuite à vélo, où Gretchen aperçoit une ombre fantomatique à la lumière des lampadaires. Un rendez-vous galant nocturne qui tourne mal, ou un face-à-face tendu dans une sorte de bibliothèque fragile constituent également des pics de tension et d’épouvante marquants, qui font oublier le rythme très irrégulier du long-métrage. Volontairement opaque et surréaliste, proche dans l’esprit et l’esthétique rétro-beige du Cronenberg des débuts, Cuckoo s’enferme aussi parfois dans une forme de torpeur lancinante. Comme si l’esprit de ces lieux (pas si) endormis dans la montagne contaminait jusqu’au montage et au jeu décalé des acteurs. Sans prétendre à être une réussite immaculée, Cuckoo cultive en tout cas avec succès sa singularité. Voyons ce que Singer peut nous préparer pour la suite…
