Ben Stiller nourrit-il secrètement un complexe depuis ses premières années dans le show-business ? L’une des stars les plus durablement puissantes de Hollywood depuis sa mise sur orbite avec Mary à tout prix est certes tombée tout petit dans la marmite du 7e art (ses parents, Jerry Stiller et Anne Meara, sont eux aussi comédiens). Mais, malgré ses débuts remarqués dans l’éphémère Ben Stiller show, l’acteur a, dans ses premières années, cherché à montrer qu’il n’était pas doué que pour imiter Tom Cruise ou réinventer le concept hautement comique du gentil vaguement maladroit et constamment au bord de l’implosion. Les cartons cosmiques de franchises comme Mon beau-père et moi ou les Nuits au musée lui ont permis d’avoir les coudées franches pour se mettre lui-même en scène de manière plus satirique, plus risquée peut-être, avec Zoolander et Tonnerre sous les tropiques. Deux titres outranciers, cultes pour beaucoup, qui montraient aussi en filigrane que derrière la machine à rires parfaitement huilée se cachait un artiste ayant des choses à dire sur ses pairs, Hollywood, le monde des médias et de la mode…

L’échappée indé de Greenberg a montré que le comédien n’avait plus besoin de se retrancher derrière la parodie pour exploiter son versant mélancolique. Avec La vie rêvée de Walter Mitty, adaptation moderne de la nouvelle de James Thurber prenant ses distances avec la comédie musicale de 1947, Stiller assume l’entière création d’un projet dédié à une réinterprétation de ce personnage de « good guy » un peu transparent qu’il s’est façonné film après film. Le résultat est aussi maîtrisé (voire calculé) que touchant. En sortant temporairement des sentiers battus (son prochain film sera… La nuit au musée 3), Stiller livre sans aucun doute sa réalisation la plus inspirée, et la plus étonnante.

S’échapper du « Stiller show » ?

La vie rêvée de Walter Mitty : l’appel de l’aventure

Le cœur de l’histoire est resté, dans ses grandes lignes, inchangé : Walter Mitty est toujours cet employé ordinaire, que les premières séquences nous décrivent comme une fourmi besogneuse qui a décidé, malgré la fougue qui l’habitait adolescent, de rester noyé dans la masse. Stiller a passé l’âge de jouer les post-ados frustrés et les trentenaires désarmés à l’idée de coucher avec la fille de leurs rêves : les tempes se sont fait grisonnantes, le regard bleu-profond ne sert plus à souligner un air ahuri mais au contraire la tendance tenace de Walter à « s’échapper » (« zoned out ») l’espace de quelques secondes, dans son monde imaginaire. Un univers de fantasmes héroïques comme nous en avons tous, où ni les incendies, ni les boss autoritaires, ni les jolies filles ne nous résistent. Responsable du développement photo de Life, Walter doit faire face à la fois à la disparition programmée de la version papier du célèbre magazine, à son incapacité à séduire Cheryl (Kirsten Wiig), sa collègue, et surtout à la disparition de la « photo 25 ». Celle qui doit faire la Une du dernier numéro, et que lui a envoyé le baroudeur globe-trotter Sean O’Connell (Sean Penn). Cette énigme inattendue va provoquer un déclic chez Walter : plutôt que de rêver sa vie, il va la vivre à fond, et décoller pour l’inconnu. Sa véritable aventure commence…

Le dispositif que met dans un premier temps en place Stiller séduit autant qu’il inquiète. De manière assez familière, le film suit ainsi Walter, confronté à un site de rencontres récalcitrant (la sous-intrigue la plus faible, en ce qu’elle n’apporte rien de véritablement transcendant aux thèmes du film) puis à un nouveau patron caricaturalement odieux (le toujours excellent Adam Scott, affublé d’une postiche de hipster donnant l’impression qu’il sort du tournage d’un Hunger Games), dans tous ses délires imaginaires, qui rappellent dans leur exubérance et leurs gags visuels les faux trailers de Tonnerre sous les tropiques. On a même droit à une parodie totalement nawak de Benjamin Button, qui aurait plus sa place dans une parodie du duo Friedberg/Seltzer (Spartatouille). Ainsi, malgré un ton qu’on pressent plus sérieux et introspectif, le spectateur est en terrain balisé, en plein « Stiller show ». Un simple champ contre-champ projette alors le film vers sa vraie direction : Stiller, filmé dans une semi-obscurité minimisant l’expression de son visage, se projette dans une photo d’O’Connell, appareil en bandoulière au milieu des steppes… qui se met à bouger, lui intimant l’ordre de venir le rejoindre. De l’outrance, Walter Mitty passe à l’émotion, et embarque le spectateur sur des rails bien moins balisés.

L’odyssée de Mitty

La vie rêvée de Walter Mitty : l’appel de l’aventure

La suite, c’est un périple joliment inattendu et cabossé, emmenant tel un documentaire du National Geographic son héros d’un territoire dépeuplé à un autre, avec cette volonté manifeste d’opposer dès que possible leurs horizons dégagés (donc symboles d’une liberté de choix retrouvée par notre ex-rebelle anesthésié par la routine) à la verticalité oppressante de la mégapole américaine. Des effets spéciaux un peu gratuits et gags faciles (la scène de l’ascenseur, classique mais hilarante), on passe à de belles idées graphiques (les voitures bleues et rouges de l’aéroport, clin d’œil peut-être inconscient à Matrix, l’avion qui rapproche en un mouvement de caméra deux continents) et des tournages en décors réels ultra dépaysants. Du Space Oddity de Bowie à Arcade Fire, la BO, aussi attendue qu’elle soit, soutient idéalement cette odyssée qui s’écrit au fil des rencontres, détachée de tout cynisme. Bien sûr, ce feeling aérien, drôle et émouvant, a quelque chose de totalement calculé : Walter Mitty, aussi décalé soit-il, n’est pas réalisé par Spike Jonze mais par une mégastar qui menace parfois de tomber dans le pur egotrip à 90 millions de dollars.

Ainsi, pourquoi faire de Walter un pro du skateboard qui aurait juste mis de côté sa planche, alors qu’il peut faire des backflip et descendre les routes volcaniques d’Islande comme un Tony Hawk ? Pourquoi le décrire comme un quadra retranché derrière un ordinateur alors qu’il semble capable en quelques semaines de gravir l’Himalaya sans geler ? De même, les leçons de vie que dispense Walter au terme de son aventure ont quelque chose d’un peu trop artificiel, à l’image des multiples slogans figurant sur les affiches du film, qui ne dépareilleraient pas dans une pub pour une compagnie aérienne ou une marque de saucisses. Okay, nous devons tous être les acteurs de notre propre vie. Rien ne vaut une rencontre dans les plaines afghanes avec un photographe philosophe pour apprendre la valeur des choses simples. La naïveté de Walter Mitty est le prix à payer pour sa sincérité : Ben Stiller, au final, ne cherche qu’à nous donner envie de découvrir le monde, de s’initier à d’autres cultures et de se découvrir soi-même, sans plus attendre. C’est un message d’ouverture qui a peut-être plus de pertinence aux USA, pays culturellement très auto-centré. Il n’empêche : suivre les premiers pas de Walter dans l’inconnu, et voir le personnage s’épanouir un peu plus à chaque séquence, avant une révélation finale (que représente la photo 25 ?) qui boucle avec justesse son aventure personnelle, procure un plaisir indéniable, et permet deux heures durant de s’évader par procuration, comme on nous en donne trop rarement le droit.


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Quatre sur cinq
La vie rêvée de Walter Mitty (The secret life of Walter Mitty)
De Ben Stiller
USA / 2013 / 114 minutes
Avec Ben Stiller, Kristen Wiig, Sean Penn, Adam Scott
Sortie le 1er janvier 2014
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