Que le Voyage inattendu parait loin. Bien qu’il se savoure sans difficulté (et ce même dans sa version pas-tellement-plus-longue), le premier opus de la trilogie du Hobbit, démarrée dans des circonstances étonnantes, ne tenait pas la comparaison avec le souvenir du Seigneur des anneaux. Problème d’enjeux (l’action ne démarrait véritablement qu’à la 45e minute, et s’interrompait avant de s’être véritablement emballée), de personnages (une douzaine de nains interchangeables, aux perruques plus ou moins convaincantes, remplaçait la disparate et très reconnaissable communauté de l’Anneau), et de rythme également, la place importante donnée à des personnages secondaires comme Radagast le brun (et son hérisson Sébastien) donnant l’impression que Peter Jackson remplissait cette trilogie controversée avec tout ce qu’il pouvait trouver sous la main.

Course d’obstacles

THE HOBBIT: THE DESOLATION OF SMAUG

Avec La désolation de Smaug, Le Hobbit devient enfin un spectacle mémorable, riche de personnages offrant des dilemmes plus intéressants, de mondes enfin inédits (plus de Comté, de Rivendell, ou de cité de gobelins souterraine), et de morceaux de bravoure impressionnants, ponctuant une histoire beaucoup plus véloce, se déployant avec la même ampleur dramatique que sa démoniaque créature en titre, qui ferait presque pâlir de crainte le Balrog de la Moria. La réplique finale de Bilbo dans Un voyage inattendu, « Je crois que le pire est derrière nous », n’aura jamais paru aussi ironique.

[quote_right] »Oui, le film doit bien s’arrêter un jour, et l’on s’aperçoit soudain que trois heures ont ainsi filé. »[/quote_right]Passé un prologue dispensable mais au décor familier (Jackson fait un retour fugace à l’auberge du « Poney Fringant » de Bree vue dans La communauté de l’anneau, une occasion pour lui de s’offrir l’un des premiers doubles caméos identiques de l’histoire), l’action démarre immédiatement dans La désolation de Smaug dans les traces encore fraîches du premier chapitre, les treize nains, Gandalf et Bilbo étant toujours poursuivis par l’Orque Azog et sa troupe. Ce sentiment d’urgence contamine dès le départ tout l’épisode : après avoir fait sauter la vaisselle et chanté comme dans un dessin animé de Disney, Thorin, le roi sans terre, et sa troupe ont désormais un royaume à reconquérir en peu de temps, et une montagne d’obstacles se dressant sur leur route. Le temps des champignons et des gentils hérissons est passé, et presse à tel point que le film va donner l’impression, plus de 2h40 durant, de sauter d’une épreuve à l’autre sans jamais perdre de vue ses personnages, que l’adversité va rendre comme par hasard plus mémorables.

Un héros pour les éclipser tous ?

Le Hobbit, la désolation de Smaug : de l’or en barre !

Le meilleur exemple de cet aspect rebondissant réside sans doute dans le traitement qui est fait de Beorn, l’homme-loup, qui malgré son importance dans le dénouement du livre de Tolkien, n’a le droit ici qu’à quelques minutes pour faire connaître son tempérament noble et bestial à la fois (et apparaître dans un fa-bu-leux plan-séquence de transformation à la lumière de la lune). Mais déjà, Jackson doit embrayer avec la découverte des bois hantés de Mirkwood, la découverte du royaume elfique de Thranduil, la quête de Gandalf… Les reproches adressés au Voyage Inattendu n’ont définitivement plus lieu d’être dans cet opus en tous points supérieur, qui enchaîne les péripéties avec une fluidité que l’on ne croise que chez les maîtres de l’entertainment. Le plus éblouissant dans cet exercice étant que jamais cette générosité n’éclipse la fantaisie et les tourments qui émane de ses héros, plus vivants et attachants que jamais.

Bilbo en premier lieu, semble avoir gagné en dureté de traits et en détermination. Confronté à des dangers mortels, face auxquels il révèle courage et audace, le Hobbit guindé a cédé la place à un héros d’action, toujours gauche et maladroit (ses premiers pas dans la salle aux trésors d’Erebor sont un régal de comique gestuel), mais plus « adulte », plus tourmenté aussi. Il suffit voir cette scène où ce dernier se rend compte, sans un mot, de la rage que l’influence de l’Anneau fait naître en lui : l’interprétation véritablement étonnante de Martin Freeman lui confère une dimension qu’on ne soupçonnait pas. La place centrale que le scénario lui accorde (c’est lui qui parvient à sortir la compagnie de toutes les embûches) fait qu’il éclipse presque Thorin, toujours personnifié par la voix basse et le port altier de Richard Armitage. Plus que jamais clone d’Aragorn de par son destin et son héritage familial, le roi nain subit la loi d’une séquelle plus sombre et angoissante, en laissant apparaître des failles bien réelles – les elfes pensent qu’il deviendra aussi fou que son père, son besoin de vengeance l’aveugle de plus en plus. Autour de ces deux figures-clés, les autres nains semblent toujours faire office de figurants de luxe, à part Balin (Ken Stott), qui joue les vieux mentors avec malice, et l’improbable beau gosse Kili (Aidan Turner), au centre d’un étonnant triangle amoureux.

Les nouveaux mondes

Le Hobbit, la désolation de Smaug : de l’or en barre !

Car oui, malgré les araignées, les orcs et le résident de la Montagne Solitaire qu’ils doivent affronter, il y a encore un peu de place pour la romance. Comme ils l’avaient fait pour le Seigneur des Anneaux avec le personnage d’Arwen, Jackson, Fran Walsh et Philippa Boyens ont décidé de féminiser l’intrigue (elle en avait bien besoin) en créant un personnage inédit, Tauriel, incarnée par Evangeline « Lost » Lilly. Elfe sylvaine aux allure de ninja des bois, la rousse diaphane permet manifestement à ses créateurs de se lâcher dans l’action en créant des rixes chorégraphiées à l’énergie jubilatoire, auxquels vient se joindre, plus carré et taciturne que dans notre souvenir, un Legolas (Orlando Bloom) particulièrement létal, et un peu jaloux de l’intérêt que sa lieutenante porte à Kili. Purs ajouts narratifs, les deux elfes indestructibles – qui n’hésitent cette fois pas à se battre aussi à mains nues – s’insèrent sans trop de soucis au sein d’un récit bien plus éclaté. En effet, passée la formidable séquence de « la rivière des tonneaux », durant laquelle Jackson orchestre, comme s’il réalisait déjà son Tintin, une cartoonesque poursuite / bataille tranchée hautement ludique (à quand l’attraction ?), le scénario ouvre pour ainsi dire plusieurs « fronts », à la manière des Deux Tours.

Si les passages en forêt avec les araignées (qui parlent cette fois !) et dans la cité de Thranduil (Lee Pace, glaçant) ont à la fois quelque chose de mirifique et familier, c’est lorsqu’on découvre dans toute sa labyrinthique – et numérique – ampleur la cité d’Erebor, et celle, formidablement reconstituée en dur, de Lacville que La désolation de Smaug touche au but. Le soin maniaque avec lequel Jackson soigne ces environnements plus vrais que nature (voir avec quel soin il filme la ville portuaire, avec sa neige tombant doucement comme une annonciatrice pluie de cendres, ses orques sautant sur les toits en silence, ses enchevêtrements de pilotis et de maisons tordues) confère à la dernière heure une puissance d’évocation peu commune, même dans la trilogie. On y découvre un héros en devenir, Bard (Luke Evans, charismatique en diable), des personnages secondaires et d’autres qui se révèlent… ainsi que la star incontestable du spectacle, l’invité mystère qui place illico cet opus au panthéon de la fantasy filmique : l’arrogant, mielleux et très, très imposant Smaug, mo-capé par le compère de Martin Freeman, Benedict Cumberbatch (Star Trek Into Darkness).

Place au (grand) spectacle

Le Hobbit, la désolation de Smaug : de l’or en barre !

Certes, la figure du dragon n’est pas inédite au cinéma : les cracheurs de feu ont terrorisé des générations d’enfants chez Disney, ou fait le bonheur des fanas de séries B avec Le règne du feu. La mythique créature pouvait même sauver, par son seul pouvoir d’évocation, certains nanars pur premium comme Cœur de dragon ou Eragon. Mais jamais le grand écran n’avait accueilli, qui plus est dans un format HFR enfin maîtrisé et digérable sans étourdissements, une telle bête de scène, aussi génératrice de suspense que de spectacle, fidèle qui plus est à la personnalité que lui conférait Tolkien. La désolation de Smaug génère dans ces derniers instants (car oui, le film doit bien s’arrêter un jour, et l’on s’aperçoit soudain que trois heures ont ainsi filé) une telle dose de gigantisme, de spectacle visuel soutenu par la partition volcanique de Howard Shore, que le retour sur Terre en devient presque douloureux – pas autant que la pathétique chanson du générique, cela dit.

L’étourdissement est tel qu’on en oublierait presque les scories du film : une intrigue parallèle courue d’avance qui occupe Gandalf et Radagast (on leur pardonne, puisqu’elle enclenche le troisième opus, La bataille des cinq armées) ; le plan tarabiscoté et confus des nains, à base de chaufferie, d’or fondu et de wagonnets, pour attaquer Smaug ; quelques doublures numériques peu convaincantes et des personnages secondaires un peu sacrifiés – nul doute que la version longue leur donnera plus d’os à ronger ; un trop-plein enfin de pistes laissées en suspens, qui rendent désormais l’attente de la conclusion insupportable. Il faut se rendre à l’évidence : après un départ à petit trot, le virus de la Terre du Milieu, contre toute attente, s’est à nouveau répandu dans nos esprits encore fumants !


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cinqssurcinq
Le Hobbit : La désolation de Smaug
D
e Peter Jackson
USA – Nouvelle-Zélande / 2013 / 165 minutes
Avec Martin Freeman, Richard Armitage, Ian McKellen
Sortie le 11 décembre 2013
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