Reçu plus froidement au festival de Cannes que ses précédents longs-métrages (cela ne l’a pas empêché de repartir avec le prix du scénario sous le bras), Mise à mort du cerf sacré n’est de toute évidence pas fabriqué pour plaire. Le réalisateur grec Yorgos Lanthimos poursuit avec son sixième long-métrage son intégration dans le cinéma d’envergure internationale, fréquenté désormais par les stars (dont son possible chouchou Colin Farrell) et doté d’ambitions plastiques, disons, plus péremptoires.

Créateur d’univers douloureusement surréalistes, de systèmes en vase clos favorisant une aliénation déjà complètement acceptée, Lanthimos abandonne avec Mise à mort du cerf sacré toute forme de distance ou de second degré. Il était encore permis de respirer et de rire sans bien comprendre pourquoi dans le comico-tragique The Lobster. Le vagabondage narratif n’est plus de mise ici : avec sa mise en scène monumentale, son atmosphère froide comme du béton séché, son interprétation robotique, Mise à mort du cerf sacré pousse tous les potards du cinéma très polarisant, et pourtant indubitablement brillant, de Lanthimos, dans ses derniers retranchements.

La famille avant tout ?

Le film s’ouvre sur le gros plan déstabilisant d’une opération à cœur ouvert. Pas de préavis, pas de mise en situation : Lanthimos nous prévient dès les premières secondes, ostentatoires, qu’il ne prendra, contrairement aux chirurgiens qu’il filme, aucun gant pour faire sa démonstration. Steven (un Farrell barbu à souhait), l’un des brillants médecins au cœur de cette séquence, est le pivot de l’histoire : marié à Anna (Nicole Kidman, qui convoque par sa seule prestance glacée les fantômes passés d’Eyes Wide Shut et Les Autres), ophtalmologue, il est l’heureux père de deux ados, Kim et Bob, et le propriétaire d’une demeure cossue. Cette famille ultra-bourgeoise est bientôt « visitée » par Martin (Barry Keoghan, aperçu dans ’71), un jeune garçon que Steven semble avoir pris sous son aile. Il lui fait d’étranges et coûteux cadeaux, fait preuve d’une infinie patience lors de leurs rencontres au café. Quelle relation lie ces deux personnes ? Au moment où la vérité se fait jour, les véritables intentions de Martin sont dévoilées : elles obligent Steven à un choix impossible, impensable même. Et pourtant…

[quote_left] »Le film continue de s’insinuer méchamment dans notre subconscient après la projection. »[/quote_left]Avec ses acteurs robotiques, délivrant de manière atone des répliques sans émotion alors même qu’elles sont constitués d’une logorrhée de confessions déballées sans ménagement, ses intérieurs filmés au grand angle et ses plans séquences flottant au cœur d’espaces déshumanisés, Mise à mort du cerf sacré ne met pas longtemps à instiller un malaise colossal chez le spectateur. Lanthimos a vu plus grand dans sa mise en scène cette fois. L’influence omniprésente de Kubrick se fait sentir au moindre travelling, tandis que le côté entomologiste à la morale sévère de Haneke transpire dans un scénario rejouant sur un mode sataniste la lutte des classes et le dérèglement de la famille nucléaire. Le cinéaste semble beaucoup s’amuser à orchestrer méthodiquement cet éclatement pasolinien provoqué par un protagoniste extérieur, Martin, dont les pouvoirs et le degré de perversité n’entrent jamais dans la case de l’explicable. Le côté affable et juvénile de Keoghan, par la grâce de plans judicieusement languissants, y est utilisé au mieux pour contraster avec l’inhumanité de sa quête personnelle.

Maniériste, mais pas hermétique

Mais l’absence de compassion ou de remords de Martin, par exemple lors d’une géniale séquence de confrontation avec Kidman autour d’un plat de spaghettis, n’est pas exclusive au personnage. Entre le petit frère qui demande sans sourciller s’il pourra hériter du lecteur mp3 de sa sœur à sa mort, ou la mère qui excite son mari en mimant au lit une anesthésie générale, la famille de Steven n’est pas exactement un modèle de raison. Difficile de déceler à coup sûr dans toutes les transgressions de Mise à mort du cerf sacré un discours clair ou une métaphore plus évidente qu’une autre. Malin, Lanthimos réfute lui-même son intention de soutenir une interprétation en particulier. Son film est visiblement irrigué par une forme d’humour noir pervers très personnel, qui peut logiquement agacer les détracteurs de ce type de cinéma aussi cérébral qu’arbitraire. Il n’y a de sens à trouver dans Mise à mort du cerf sacré que celui qu’on voudra bien lui donner.

Une chose est sûre, Lanthimos est ici en pleine possession de ses moyens au niveau visuel. Avec ses mouvements de caméra ostentatoires, sa photo cotonneuse et sa direction artistique favorisant un discret décalage avec notre réalité (a-t-on vu un hôpital aussi étrangement menaçant filmé ainsi récemment ?), Mise à mort du cerf sacré est un festin plastique permanent, qui ne se contente jamais d’être maniériste, mais transcende cette exigence pour provoquer des émotions dissonantes chez son audience. Peur, dégoût, incompréhension, rire coupable : on pourrait dénigrer d’un haussement d’épaules ce type d’exercices de style, mais rien n’y fait. Le film continue de s’insinuer méchamment dans notre subconscient après la projection. Comme s’il continuait à nous mettre crânement au défi de le ranger au rayon « pensum auto-satisfait » sans plus réfléchir. Satané Martin.


[styled_box title= »Note Born To Watch » class= » »]

Quatre sur cinq
Mise à mort du cerf sacré (The killing of a sacred deer)
De Yorgos Lanthimos
2017 / Grèce – UK / 121 minutes
Avec Colin Farrell, Nicole Kidman, Barry Keoghan
Sortie le 1er novembre 2017
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