Tout comme Clint Eastwood, son partenaire dans Space Cowboys, l’association entre Tommy Lee Jones et le western paraissait depuis le début placée sous le sceau de l’évidence. Avec son accent grommelant, ses origines texanes, son affinité pour le genre en tant qu’acteur depuis la triomphale mini-série Lonesome Dove, et sa présence au générique de nombreux néo-westerns contemporains comme No country for old men et Trois enterrements (sa première réalisation, basée sur un scénario du Mexicain Guillermo Arriaga), Jones était, à l’approche de ses 70 ans, mûr pour s’attaquer frontalement au genre.

Avec The Homesman, production Europacorp (sa présence au générique de la pochade Malavita s’explique ainsi) présentée en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, et sur lequel il multiplie les casquettes, Jones délivre une vision sans concession du Grand Ouest, qui enivre plus d’une fois les sens avec ses images magnifiques et sa description réaliste du quotidien des agriculteurs aventureux du XIXe siècle. Malheureusement, le film déçoit à égale mesure par son manque de maîtrise de ses différentes pistes narratives, qui s’étiolent toutes au fil des minutes. L’histoire se déroule aux USA, en 1855, alors que la Conquête de l’Ouest s’accompagne d’un véritable génocide des populations indiennes. Niché au milieu des plaines arides du Nebraska, le village de Loup abrite quelques familles d’agriculteurs attirés par ces terres encore sauvages, mais où rien ne pousse. Parmi elles, Mary Bee Cuddy (Hilary Swank) fait figure d’anomalie : seule, elle gère sa ferme tout en essayant tant bien que mal de trouver un compagnon. Lorsque trois femmes de paysans, rendues folles par l’environnement et la maladie, doivent être ramenées dans l’Iowa pour être soignées, Mary se porte volontaire pour effectuer le dangereux voyage. Pour l’aider, elle décide de recruter sur sa route l’auto-dénommé George Briggs (Jones), escroc étrange et un peu affabulateur.

Folie et déracinement

The Homesman : la chevauchée métaphysique

Même s’il adapte ici un auteur tout ce qu’il y a de plus classique, Glendon Swarthout (dont le roman Le dernier des géants avait servi de base à l’ultime rôle de John Wayne), Jones opère avec The Homesman à rebours des clichés en cours dans le western. Ni opératique, ni héroïque, son film fait partie, comme le récent La dernière piste de Kelly Reichardt (Night Moves) ou la série Deadwood, de cette galerie de westerns supposément réalistes, attentifs non pas aux contours de la légende de l’Ouest, mais à la cruelle réalité de la vie en société à une époque où celle-ci n’existait pas en tant que telle. Des grands espaces, le long-métrage de Jones en regorge, magnifiquement captés dans toute leur horizontalité cinégénique par Rodrigo Prieto, chef opérateur émérite et toujours inspiré. Les clichés du genre sont aussi au rendez-vous, comme les Indiens, les clubs de poker illicites, les bandits de grand chemin ou les vils propriétaires terriens, annonciateurs de l’avènement capitaliste du pays. Mais Jones les relègue, volontairement, à la frontière de son récit, comme pour mieux affirmer le caractère commun de leur présence dans un territoire qui n’a jamais paru aussi inhospitalier.

[quote_center] »The Homesman une œuvre remarquablement évocatrice, exigeante, mais jamais inaccessible. »[/quote_center]

Car le premier obstacle auquel sont confrontés les personnages de The Homesman, c’est avant tout l’environnement impitoyable dans lequel ils évoluent. C’est dans cette désolation magnifique que nait la folie des trois femmes, que croit le sentiment de solitude Mary et de déracinement de Briggs, un homme sans autre valeur que celles dont il se rappelle aléatoirement. Comme le montre la conclusion désenchantée et très curieusement méditative du film, durant laquelle apparaît brièvement Meryl Streep, la destination du voyage de Mary et Briggs importe bien moins que leur périple lui-même : c’est une épopée fordienne, dans le sens où la richesse du récit nait avant tout du soin porté aux détails faisant renaître une époque révolue. Gestes, costumes, et surtout morale ambivalente d’un monde où la vertu est un luxe et où les rapports humains sont avant tout basés sur la force et la soumission.

Les femmes de l’ombre

The Homesman : la chevauchée métaphysique

Est-ce ainsi un hasard si les trois maris voyant partir leurs femmes, devenues folles au point de se scarifier ou de jeter leur bébé aux toilettes, sont montrés sous un jour aussi autoritaire et cruel ? Ou si le personnage de Hilary Swank (qui n’avait pas été aussi bien servie par un rôle depuis… Million Dollar Baby ?), femme forte en avance sur son temps, voit sa bonne volonté et son immense amour pour son prochain ployer sous le poids des conventions, qui font que les hommes refusent d’épouser une femme aussi dominante ? C’est l’un des paradoxes de The Homesman de mettre ainsi en avant des personnages féminins dans le cadre d’un western, non pour en faire des héroïnes d’action improbables à la Belles de l’Ouest, mais des figures brisées ou sur le point de l’être, protagonistes furtifs et insignifiants d’une Histoire en marche qui n’a que faire de leurs tourments. Ce n’est pas une coïncidence si leur voyage se déroule ainsi vers l’Est, à reculons de cette fameuse « Conquête » (« Don’t go West ! » conseillera Briggs, comme pour souligner cet état de fait, à une jeune tenancière d’hôtel). Cette dimension métaphysique, presque funèbre (la façon dont le récit se renverse complètement à l’aune du troisième acte, à la suite d’un rebondissement inattendu et maladroitement amené, accentue ce sentiment), contribue à faire de The Homesman une œuvre remarquablement évocatrice, exigeante, mais jamais inaccessible.

La contrepartie de cette richesse, c’est que le film n’est jamais vraiment plus qu’une œuvre d’atmosphère, surtout une fois passée sa première heure, celle qui met en branle l’histoire parallèle de ses cinq personnages principaux. Même si bien interprétés, ceux-ci ne sont jamais vraiment creusés en profondeur, et semblent n’évoluer, de manière illogique, qu’en fonction des thèmes et émotions que Jones souhaite attribuer à chaque séquence. La résolution de leurs conflits intérieurs (qui ne sont d’ailleurs jamais très clairs, flashbacks insistants ou pas) se révèle pour le moins frustrante, quand elle est traitée tout court. Tout comme le chariot, grinçant sous le cahot de la route, The Homesman devient de plus en plus brinquebalant, sec et détaché, jusqu’à n’être pas plus impliquant que l’image d’un cavalier s’éloignant à l’horizon. Le livre d’images de Jones se referme sans bruit, et demeure la sensation d’être passé à côté d’une grande œuvre réflexive sur un genre jamais plus fascinant que lorsqu’il se débarrasse de ses oripeaux séculaires. Dommage.


[styled_box title= »Note Born To Watch » class= » »]
Troissurcinq
The Homesman
De Tommy Lee Jones
2014 / USA / 122 minutes
Avec Hilary Swank, Tommy Lee Jones, Miranda Otto
Sortie le 18 mai 2014
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