Triple Frontière : cinq hommes et un butin

par | 29 mars 2019

Haletant, épuré et riche de sous-textes, Triple Frontière confirme le talent multi-cartes de son très inspiré réalisateur JC Chandor (A Most Violent Year).

Triple Frontière a débuté en 2010 comme un projet de Kathryn Bigelow, scénarisé par son binôme depuis Démineurs, Mark Boal, et tombé, malheureusement, rapidement dans les limbes du development hell. Après plusieurs faux départs et défections successives des acteurs attachés au projet, dont Tom Hanks, le film s’est refait une santé avec l’arrivée du cinéaste J.C. Chandor, auteur adoré des critiques. Surtout, Netflix a récupéré les droits de l’opération, devenue une production de prestige dans une année qui n’en manque pas. Triple Frontière arrive sur le petit écran du géant rouge pour y déployer une aventure tendue et désenchantée, au cœur d’une Amérique du Sud traversée par des mercenaires yankees en mal de reconnaissance. Un film d’action, où l’on parle surtout, et beaucoup, d’espèces sonnantes et encombrantes.

Les pros du braquage

Santiago « Pope » Gomez (Oscar Isaac) offre ses services aux polices locales d’Amérique du Sud dans leur lutte contre les narcotrafiquants. Ancien membre des Forces spéciales américaines, Gomez récupère après une opération musclée les coordonnées du repaire de Lorea, le chef d’un cartel particulièrement puissant. L’endroit, situé à la jonction de trois frontières entre le Paraguay, l’Argentine et le Brésil, est un coffre-fort à ciel ouvert perdu au milieu de la jungle. Sous le prétexte de préparer tactiquement l’intervention de l’armée locale, Gomez rentre au pays pour débaucher ses anciens frères d’armes, dont la carrière vivote depuis la fin de leur service : le cerveau, Tom « Redfly » Davis (Ben Affleck), le pilote, Francisco « Catfish » Morales (Pedro Pascal), le professionnel, William « Ironhead » Miller (Charlie Hunnam) et son frère Ben (Garret Hedlund). Mais une fois arrivé sur place avec de faux passeports, il met le quatuor au courant de son véritable plan : attaquer en secret la demeure, tuer Lorea et s’enfuir en hélicoptère avec le magot caché sur place, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars…

"Un dérèglement temporel fait dérailler l’ensemble de l’intrigue et transforme le hold-up parfait en remake non avoué du Trésor de la Sierra Madre et de Sorcerer."

Après une trilogie de films aussi éclectiques que patients et posés (Margin Call, All is lost et A most violent year), J.C. Chandor a changé drastiquement son fusil d’épaule en acceptant le projet Triple Frontière, dont l’ampleur géographique et thématique appelait un traitement autrement plus spectaculaire et grisant que ses prédécesseurs. Chandor n’est pas Bigelow (et certains n’ont pas manqué de le regretter), mais il a indéniablement fait sienne cette aventure viriliste, en délaissant le côté géopolitique pour resserrer son attention sur ses cinq protagonistes, sur leurs fêlures et leurs paradoxes, incarnés par un casting qui rivalise de charisme brut. Gomez et ses camarades sont les symboles évidents d’une Amérique militarisée saisie d’une massive gueule de bois après quinze ans de conflits inutiles à l’étranger. Des patriotes, mais aussi et avant tout des professionnels convaincus de mériter une récompense que leur pays ne leur a jamais accordée pour leurs sacrifices.

Enfer et billets verts

Triple Frontière débute ainsi en trompe-l’œil, en montrant après une scène d’action expéditive en Amérique du Sud le quotidien déprimant de Tom Davis, le chef d’équipe devenu mauvais agent immobilier divorcé. La mine déconfite d’Affleck, pas éloigné de Gone Girl dans l’esprit, vient rappeler qu’aujourd’hui comme hier, être un héros de guerre ne garantit pas de pouvoir se reposer sur ses lauriers le restant de ses jours. Le film réussit en quelques moments révélateurs à poser les relations organiques qui relient ces cinq hommes, dont la formation militaire a fait d’eux des surhommes inadaptés à la vie quotidienne, mais pas pour autant immunisé contre le prosaïque appât du gain. La grande force du scénario consiste en effet à expédier dès le milieu du métrage le braquage proprement dit, moyennement réaliste, mais découpé de façon impeccable, pour en faire le point de départ de la chute progressive des héros. Un dérèglement temporel subtil, mais impitoyable, un détour dans le plan millimétré de « Redfly » suscité par son avidité subite, qui fait dérailler l’ensemble de l’intrigue et transforme le hold-up parfait en remake non avoué du Trésor de la Sierra Madre et de Sorcerer.

Le tournage en décors naturels offre à Triple Frontière un écrin épique à cette fuite en avant à travers la jungle et les montagnes du Pérou, que la photographie de  Roman Vasyanov sublime de manière discrète, à l’épure plus qu’à l’épate. Si les péripéties et fusillades sont présentes pour souligner le danger qui poursuit Gomez et les siens, alors qu’ils tentent de quitter ce continent où ils apparaissaient quelques jours avant comme en territoire conquis, c’est le thème de la fortune comme source de malédiction qui fournit au film ses meilleurs moments. Tout le voyage des soldats, qui d’un seul coup se voient multimillionnaires, consiste à abandonner un obstacle après l’autre tous ces paquets de billets qu’ils rêvaient déjà de dépenser. D’abord parce que les sacs de liasses sont prosaïquement un poids bien réel, puis parce qu’ils perdent leur moyen de transport, et leurs moyens tout court lorsque l’escouade se retrouve nez à nez avec des paysans locaux dans une plantation de coca. Comme chez Huston, Clouzot ou Friedkin, l’or est un leurre, qui pousse à mettre un pied devant l’autre en oubliant la déchéance morale dans laquelle notre soumission à son pouvoir nous plonge.

Si, de prime abord, le film semble se terminer avec un retour rédempteur et désintéressé à la « civilisation », Chandor, en bon moraliste, ne peut s’empêcher de glisser dans les ultimes minutes un mini-twist ironique, au son de l’Orion de Metallica (qui ouvre également les hostilités). Comme pour rappeler que malgré les épreuves, malgré les blessures, l’Amérique est un pays qui n’apprend jamais rien de ses échecs…