Tunnel : un grand spectacle en huis-clos (FFCP 2016)

Il aura suffi d’un film pour que le jeune Kim Seong-Hun se fasse un nom sur la scène internationale. Hard Day, polar effréné, caustique et suprêmement inventif – surtout durant sa première heure –, a fait l’effet d’une révélation, et placé illico le réalisateur, dont c’était seulement le second long-métrage, sur la liste des auteurs à suivre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Kim Seong-hun n’a pas tardé à confirmer les espoirs placés en lui : même s’il se révèle assez formulaïque, Tunnel est une réussite indéniable, dans un registre plus ambitieux dramatiquement, plus spectaculaire, mais toujours aussi chargé en ironie et en saillies décapantes brocardant l’administration coréenne. Auréolé d’un succès massif en Corée du Sud, et d’une présentation à guichets fermés au Festival du film coréen à Paris, le film est déjà assuré de sortir chez nous en salles en 2017, ce qui n’est pas un mince exploit par les temps qui courent.

Le héros de Tunnel est un homme parfaitement ordinaire nommé Jung-Soo (Ha Jung-Woo). Un cadre pressé qui vend des voitures, et qui s’apprête à rentrer chez lui avec un gâteau d’anniversaire pour sa fille. Alors qu’il pénètre dans un tunnel autoroutier fraîchement inauguré, l’impensable survient : un glissement de terrain provoque une fissure dans le plafond du tunnel, et la structure s’écroule comme un château de cartes. Ayant miraculeusement échappé à la mort, Jung-Soo est malgré tout prisonnier des décombres et de sa voiture. Heureusement, comme Ryan Reynolds dans Buried, il peut s’appuyer sur la toute-puissance de la batterie de son téléphone, qui lui permet d’appeler les secours et sa femme inquiète (Doona Bae). Les secouristes, les médias et des politiciens bien embêtés par ce désastre technologique – un deuxième tunnel doit ouvrir quelques kilomètres plus loin – s’entassent bientôt autour du site de l’accident. Il va falloir des jours, voire des semaines pour sauver Jung-Soo, qui devient une cause nationale. Le compte à rebours est néanmoins bien réel : il n’aura bientôt plus ni nourriture, ni eau, ni moyen de communiquer avec l’extérieur…

Sous les décombres, la révolte

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Une chose est sûre en découvrant Tunnel : Seong-hun n’aime pas faire perdre du temps à son public. Hard Day démarrait sur les chapeaux de roue, et Tunnel, sans faire de mauvais jeu de mots, poursuit dans cette même direction. Au bout de quelques minutes seulement, le décor est posé : Jung-Soo est coincé dans une carcasse de voiture que le réalisateur va s’échiner à filmer sous tous les angles possibles, la caméra semblant comme son héros se contorsionner pour exploiter toutes les possibilités de cet environnement dramatiquement réduit. Bien entendu, l’idée ici n’est pas pour le cinéaste de s’essayer au huis-clos solitaire et claustrophobe. Tunnel se déroule autant dans cet espace réduit qu’au-dehors, là où le scénario s’amuse à déplier toute une panoplie de sous-intrigues plus ou moins vitales. Le chef des secouristes (le solide second rôle Oh Dal-su), obstiné et attaché à réussir coûte que coûte sa mission – quitte à y risquer sa peau, lors d’une tétanisante séquence d’éboulement -, est le référent privilégié du héros pour exposer l’avancée de l’intrigue, et ses inévitables rebondissements. Doona Bae, actrice fétiche des Wachowski, marche elle sur un fil invisible en portant sur ses épaules le rôle ingrat de l’épouse solidaire et éplorée, mais impuissante. Seong-hun lui réserve de beaux moments dramatiques, via l’utilisation d’une station de radio communiquant avec Jung-soo, mais dans l’ensemble, il s’agit plus d’un passage obligé destiné à accentuer le côté mélodramatique de la situation.

« Tunnel n’a certes rien d’un tract politique, mais la dimension satirique qui le parcourt n’aura échappé à aucun Coréen. »

Plus surprenante et féroce est la mise en boîte des médias, décrits façon Billy Wilder comme des vautours prêts à saboter le travail des secours (une critique résumée en une image hilarante : une nuée de drones pénétrant dans le tunnel comme autant d’insectes envahissants) et à travestir la réalité pour plaire aux puissants. L’apparition d’une politicienne avant tout soucieuse de son image et des répercussions de l’affaire sur l’image des entreprises locales permet d’enfoncer le clou. Malgré les réticences du Kim Seong-hun à avouer d’où lui vient l’inspiration pour ces passages, absents du roman dont le film s’inspire, il est impossible de ne pas penser au naufrage du Sewol en 2014. Une tragédie maritime durant laquelle les pouvoirs publics, l’armée et les grands médias se sont ridiculisés, faute de mot plus dur. Tunnel n’a certes rien d’un tract politique, mais la dimension satirique qui le parcourt n’aura échappé à aucun Coréen.

De la tragédie aux rires gras

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Les effluves anti-establishment dont Seong-hun saupoudre son film ne font qu’enrichir un scénario particulièrement habile dans l’équilibre de ses ingrédients. La Corée du Sud est connue pour tirer des films bizarrement légers de sujets dramatiques. Tunnel ne déroge pas à la règle, comme nous le découvrons bientôt en côtoyant l’opiniâtre, mais si humain Jung-soo. Ha Jung-woo, à l’affiche de Mademoiselle, prête son charisme et un tempo comique impeccable à ce personnage pris au piège, qui oscille perpétuellement entre résignation et inventivité, et nous avec. Cette aventure dans les ténèbres peut aussi bien provoquer une intense émotion, suite à une rencontre inattendue (où Jung-soo révèle, par des regards exaspérés, un comportement individualiste que nous pourrions tous avoir dans des circonstances extrêmes), que des rires gras, basés sur un verre d’urine ou un chien envahissant. Mélanger effets comiques et répliques poignantes avec conviction n’est pas chose aisée, et Seong-hun y parvient à de nombreuses reprises, parfois même au sein d’une même scène.

Malgré un sujet qui fait immédiatement penser à des classiques du film catastrophe comme Daylight, Tunnel ne sacrifie pas à la tentation du spectacle pour le spectacle. C’est un film porté par ses personnages, traversé par une tension permanente, où le drame s’appuie sur des enjeux intimes et l’exacerbation des travers de la société. L’ambition du cinéaste est là, dans cette volonté de livrer un divertissement populaire, mais non dénué de profondeur (sic). Sous cet angle, on pardonnera mieux au film ses grosses ficelles, employées pour prolonger le calvaire de Jung-soo artificiellement, et un dénouement trop rapidement expédié – impossible à ce niveau d’en dire plus sans déflorer le plaisir. Ces facilités n’entament qu’en partie notre enthousiasme pour cette nouvelle démonstration de force venue de Corée du Sud, à qui tous les genres, décidément, réussissent.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq
Tunnel
De Kim Seong-hun
2016 / Corée du Sud / 120 minutes
Avec Ha Jung-woo, Oh Dal-su, Doona Bae
Sortie le 3 mai 2017

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