Humint : jeux d’espions à la John Woo
Film d’action et d’espionnage, Humint mélange agents doubles, liaison maudite et trafic d’être humain, avec plus d’énergie que de finesse.
Rare exclusivité Netflix venue de Corée du Sud en 2026, Humint permet de continuer à suivre la carrière passionnante de Ryoo Seung-wan. Sans être aussi populaire et célébré que ses pairs Bong Joon-ho et Park Chan-wook, le cinéaste coréen enchaîne depuis bientôt 20 ans les films coup de poing et les succès monstre au box-office local (notamment les deux Vétéran, toujours inédits en France). Après le plutôt léger Les Trafiquants, visible sur Canal+, le réalisateur de Battleship Island revient avec Humint à un genre qu’il connaît bien. Ce film d’espionnage clôt en effet une trilogie officieuse entamée avec The Agent (2013) et poursuivie avec Escape from Mogadishu (2021) dont les héros sont des Coréens expatriés piégés dans un environnement qui se révèle soudain hostile. Après l’Allemagne et la Somalie, c’est à l’extrême Est de la Russie que se déroule Humint (contraction de « human intelligence », c’est-à-dire les renseignements récoltés via une source humaine), dont le scénario en apparence complexe cède à mi-parcours la place à un déferlement d’action pétaradant.
Manipulations et gros tromblons
Direction Vladivostok, donc, nid d’espions nord et sud-coréens se disputant entre autres les infos de possibles déserteurs souhaitant virer au Sud. Dans la ville enneigée et tentaculaire, l’agent sud-coréen Cho (Zo In-sung, vu dans The Great Battle, ici un peu trop stoïque) pleure encore la perte d’une source lorsque débarque sur place Park Geon (Park Jeong-min, à l’affiche de The Ugly, ici idéalement torturé), un officier des renseignements nord-coréens venu surveiller le boss local de l’agence, Hwang Chi-sung (Park Hae-joon, dont le visage patibulaire dit tout du rôle qu’il doit jouer). Alors que la cellule sud-coréenne commence à remonter la piste d’un possible trafic d’êtres humains avec la complicité de truands russes, Cho et Park se retrouvent à tourner autour d’une même proie, la serveuse Chae Seon-hwa (une excellente Shin Sae-kyeong). L’un voit en elle une source précieuse de renseignements à protéger à tout prix, tandis que l’autre tente surtout d’attiser à nouveau la flamme d’une liaison passée, aussi dangereuse qu’interdite…
« Humint ressemble moins à du Jean-Pierre Melville qu’à du John Woo, avec sa débauche de fusillades épiques, ses protagonistes imperturbables, et sa sublimation du sacrifice et des alliances contre nature. »
S’il se laisse aller à une scène énervée de castagne dans ses premières minutes, Humint répond tout de même dans son premier acte aux promesses de son titre et de son genre. Cette histoire de manipulations, d’allégeances à géométrie variable et de dialogues à double sens repose d’abord sur les relations humaines. Chacun des personnages est amené à faire des choix, cruciaux et cruels, entre son intérêt personnel et celui de son pays, entre la mission et la passion. Ryoo Seung-wan maîtrise bien ce jeu de dupes en clair/obscur, plutôt aidé par une photo élégante et une interprétation générale intense, même si un peu guindée. Il est dès lors surprenant d’observer le glissement progressif, de plus en plus marqué, vers une atmosphère de film d’exploitation, notamment via la présence de mafieux russes caricaturaux au possible.
Une tendance qui explose dans un troisième acte entièrement tourné vers l’action et les règlements de compte à grande échelle. C’est bien simple, passée l’heure de métrage, Humint ressemble moins à du Jean-Pierre Melville qu’à du John Woo, avec sa débauche de fusillades épiques, ses protagonistes imperturbables même criblés de balles, et sa sublimation du sacrifice et des alliances contre nature. Le cocktail détonne et donne l’impression d’un produit décousu, qui aurait troqué ses ambitions de suspense cérébral contre une dose d’adrénaline efficace mais factice. Car on ne s’ennuie pas devant Humint, et Ryoo Seung-wan reste un cinéaste expérimenté et plein de ressources, qui ne bâcle jamais les choses. Pas sûr, cependant, que son dernier film reste en mémoire comme l’un des points marquants d’une déjà impressionnante carrière.
