Malgré toute la bonne volonté de Sam Raimi et les déclarations d’intention du nouveau venu Fede Alvarez, il y avait toutes les raisons de craindre une nouvelle version de cet énorme classique de l’horreur-façon-système-D qu’est Evil Dead. Plus qu’un film d’épouvante novateur et sacrément flippant pour l’époque, le premier long de Sam Raimi a servi, dans les années 80, de modèle à tous les aspirants cinéastes qui rêvaient dans leur coin de réaliser le film de leurs rêves sans en avoir les moyens. Peter Jackson, Jim Muro (Street Trash), ou plus tard le duo responsable du Projet Blair Witch, tous ont appris avec Evil Dead qu’il suffisait de peu de décors et d’une équipe dévouée et patiente pour, avec un peu de talent quand même, se faire remarquer. Les temps ont changé, les codes (et le public) du film d’horreur aussi. Et cet énième remake d’un jalon essentiel du genre devait composer pour les fans avec le souvenir d’étrons aussi redoutables qu’Amityville, Fog, Les griffes de la nuit, The Thing, Hitcher, I spit on your grave ou (mais là le débat reste ouvert) Halloween. Alors cet Evil Dead version 2013 a voulu dès le départ se démarquer pour rassurer : pas de Ash, pas (ou peu) d’effets spéciaux numériques, mais en revanche, beaucoup, beaucoup de faux sang, et un soin tout particulier apporté à la photo et à l’ambiance du film, ainsi qu’au décor de la fameuse et originelle cabane dans les bois, récréée par la production au fin fond de la Nouvelle-Zélande.

 

[quote_left] »Même si on a vu beaucoup plus glauque et flippant, cela faisait bien longtemps qu’un écran de cinéma n’avait pas été aussi sauvagement tâché de rouge. »[/quote_left]Comme le très quelconque prologue nous le rappelle scolairement, dans une ambiance très Détour Mortel qui ne rassure pas sur la direction prise par Alvarez, il est toujours question dans ce remake d’un Livre des Morts fait de peau humaine, à l’intérieur duquel sont inscrits des incantations ayant le pouvoir de réveiller un démon particulièrement sadique. C’est le destin qui attend nos cinq nouvelles victimes en puissance, recluses au sein de la cabane familiale pour une séance de désintoxication. Celle de Mia, en l’occurrence, qui n’en finit pas de ruminer les derniers jours de sa mère schizophrène et de blâmer son frère, absent au moment fatidique. Quand la future ex-junkie se retrouve possédée par l’esprit du démon et commence à vomir du sang en marchant étrangement, ses amis n’y voient qu’une manifestation extrême de ses tendances suicidaires. Quelques contaminations visqueuses et auto-mutilations plus tard, il faut pourtant se rendre à l’évidence : la cabane est devenue une antichambre de l’enfer, et il va falloir faire le plein de la tronçonneuse pour s’en sortir vivant…

Sanglante catharsis

(l to r) Lou Taylor Pucci, Jessica Lucas, Shiloh Fernandez, Jane Levy and Elizabeth Blackmore in TriStar Pictures' horror EVIL DEAD.

Soyons honnêtes : dès les premières séquences, le prétexte de la désintoxication retenant les personnages sur place apparaît comme une très bonne idée, établie en quelques courts dialogues permettant d’identifier chacun des cinq protagonistes (et tant pis si on oublie rapidement leur nom). En plus d’être d’une redoutable logique, le postulat permet d’établir au sein d’un film d’horreur un sous-texte plutôt riche sur l’addiction et ses méfaits : une fois possédée, Mia n’est-elle pas une « femme sous influence », que ses proches ne reconnaissent plus et essaient donc de sauver plutôt que de s’enfuir ? Bon, s’ils avaient un peu plus de jugeote, ils auraient décampé au premier vomissement XXL de leur amie, mais quand même… Il n’est pas interdit de voir le calvaire de Mia comme un chemin de croix fantasmatique menant à une éprouvante catharsis, au milieu d’une très littérale mare de sang. Un parallèle souligné par les chœurs grégoriens d’une bande-son au diapason : infernale, grandiloquente et qui ne s’embarrasse pas de subtilité.

Ah le sang… Parlons-en, justement : c’est ce qui fait courir le buzz, et ce qui sert à définir en peu de mots le long-métrage de Fede Alvarez. Evil Dead est effectivement aussi brutal qu’on pouvait l’imaginer au vu des images de tournage, et tient cet objectif de ne jamais détourner le regard des horreurs que les cinq amis s’infligent et infligent aux autres. S’il se révèle peu effrayant (la faute à des jump scares fatigués à base de portes qui claquent et de brusques apparitions dans le champ, et à des maquillages zombiesques très classiques), Evil Dead parvient malgré tout à instaurer le malaise à l’aide de scènes de mutilations choquantes, et d’un véritable attirail d’objets tranchants ou perforants. Pistolet à clous, couteau électrique, tessons de miroir, machettes ou seringues, tout y passe avec des conséquences soulignées par des prothèses généreusement mises en avant. C’est dans ces moments qu’Alvarez, avec la bénédiction de son modèle et parrain, rend le plus ouvertement hommage aux deux premiers épisodes de la saga (ce ne sont pas les seuls, puisque la « démon cam » et le viol forestier sont réutilisés tels quels) : le bras possédé et douloureusement découpé, les coups de fusils qui ne pardonnent pas, l’iconique tronçonneuse… Sans être foncièrement original de ce côté, Evil Dead remplit largement son contrat de bande gore décomplexée, multipliant les inserts explicites avec une telle absence de second degré que cela en devient malgré tout drôle. À l’image de cette blonde percée d’une dizaine de clous et soudainement sans bras déclarant en souffletant à son petit ami « Mon visage me fait mal ! ». Joli euphémisme.

Sang pour sang old school

evildead_2

Ce parti-pris de l’horreur rentre-dans-le-lard, qui pouvait servir de note d’intention à certains de ses récents prédécesseurs, ne suffit bien sûr pas à faire un bon film. Fort heureusement, le film d’Alvarez s’appuie aussi pour la retranscrire à l’écran sur un écrin visuel impressionnant. La photo d’Aaron Morton, collaborateur régulier des productions Tapert/Raimi (en particulier sur les séries Spartacus et Legend of the seeker) possède une profondeur insoupçonnée, nappant les bois de teintes grisâtres ou automnales pour souligner l’état émotionnel des personnages, avant de plonger la cabane dans des ténèbres découpées avec un soin maniaque, rehaussées de couleurs terreuses qui soulignent l’atmosphère décrépite et désespérée du film. C’est une certitude : Evil Dead en 1982 ne pouvait se prévaloir d’un tel soin technique (certains diront que c’est justement ce qui fait son charme brut). Ce qui est moins pardonnable, c’est que 30 ans après, le scénario de ce remake demeure tout aussi linéaire : avec peu d’interactions possibles et de suspense quant à l’issue du carnage, cette version-là ne risque pas de surprendre, d’étonner ou même de faire sursauter les spectateurs, surtout qu’il passe après un ersatz des plus retors nommé La cabane dans les bois.

De la même manière, malgré son côté résolument old school, le film n’échappe aux scories fatigantes des films d’horreur modernes, de l’énième hommage vocal aux insanités de L’Exorciste aux punchlines malvenues et trop forcées pour ne pas être risibles en passant par les flashes et les dialogues explicatifs surlignant tout ce que les pauvres spectateurs n’auraient peut-être pas compris. On est pourtant pas chez David Mamet, mais dans une pure série B grand luxe, qui prend au pied de la lettre sa mission de faire pleuvoir des baquets de sang sur des personnages guère plus étoffés que de la chair à canon, avec une férocité nihiliste qui passerait presque pour des excuses anticipées. Comme si, pour se faire pardonner d’avoir à refaire un film légendaire dont la fraîcheur est d’autant plus impossible à reproduire qu’il a été pillé mille fois, Alvarez voulait se rassurer en renchérissant sur un critère objectif, inattaquable : le niveau de gore. Rassure-toi, Fede. Même si on a vu beaucoup plus glauque et flippant, cela faisait bien longtemps qu’un écran de cinéma n’avait pas été aussi sauvagement tâché de rouge. Mais si suite il y a (il y aura, aux dernières nouvelles, tout comme il y aura un Army of darkness 2 du côté de Sam Raimi), le jeune réalisateur devra s’émanciper de cet encombrant héritage, s’il veut véritablement marquer, lui aussi, l’histoire du cinéma de genre.

 


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Evil Dead, de Fede Alvarez
2013 / USA / 91 minutes
Avec Jane Levy, Shiloh Fernandez, Lou Taylor Pucci
Sorti le 1er mai
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