Tout comme James Dean ou Marilyn Monroe, Bruce Lee a connu une carrière cinématographique météorique et un destin tragique, qui ont contribué à en faire une icône dont l’importance culturelle ne s’est faite pratiquement sentir qu’après sa mort. Une série, quatre rôles principaux au cinéma (plus l’escroquerie que représentait Le jeu de la mort), tournés en l’espace de six ans avant son décès inattendu à 32 ans, en 1973. Autant dire que la légende a depuis longtemps remplacé les faits pour tout ce qui entoure la vie du plus grand artiste martial du XXe siècle, et elle continue de fasciner les foules, si l’on en juge, par exemple, par la popularité des films Ip Man en Chine (sifu Yip Man est connu comme le mentor et maître de Lee durant ses jeunes années hong-kongaises). Du côté de l’Amérique, où Bruce Lee a véritablement explosé de manière posthume avec Opération Dragon, Hollywood s’est emparé une fois de manière notable du mythe, avec le très officiel (et fantasmé) biopic Dragon, réalisé en 1993 par Rob Cohen. La naissance du dragon, pour sa part, n’a pas pour ambition de retracer toute la vie du « big boss », mais de détailler les coulisses d’un combat non officiel où là aussi, la légende a pris peu à peu le pas sur la réalité.

Après un prologue situé aux confins des montagnes de Chine, La Naissance du Dragon nous plonge dans le San Francisco des années 60. C’est là, dans le quartier de Chinatown, que Bruce Lee (qui rappelons-le, était bien né en Californie, avant de repartir vivre à Hong-Kong), joué par Philip Ng (Bodyguards & Assassins) enseigne les arts martiaux aux Américains, provoquant de fait la colère de certains maîtres chinois qui voient d’un mauvais œil cet enseignement d’une culture propre à leur pays. Mais le jeune prodige du kung-fu n’en a cure. Il veut prouver l’universalité de ce mode de vie, et sa supériorité sur toute autre forme d’auto-défense. Les choses changent quand débarque en ville un maître de l’école Shaolin, Wong Jack Man (Yu Xia, vu dans Wind Blast), venu officiellement ici en voyage de repentance après une démonstration de force interdite. L’affrontement entre les deux hommes est pourtant inévitable, tant Wong Jack Man désapprouve la manière de penser de Bruce Lee. Le duel aura lieu à l’abri des regards, et changera la vie de la future star…

La naissance d’une endive

La Naissance du Dragon : Bruce Lee beginsÀ la lecture de ce résumé, personne ne vous reprocherait de penser que La Naissance du Dragon plonge dans l’intimité de la vie de Bruce Lee, à une période où il est encore un relatif inconnu sur sa terre natale, et perfectionne un art qu’il contribuera à immortaliser dans l’inconscient mondial. Pourtant, le film de George Nolfi (pratiquement disparu des radars après le bide de L’Agence avec Matt Damon) a fait le choix, stupide, malavisé et contre-productif de ne pas faire de l’artiste le centre de son film. Au pire, Wong Jack Man, dépeint comme un homme pieux à la fois déboussolé par le changement de vie radical qu’il s’impose et le porteur de leçons de vie qu’il impose sans forcer son art, pourrait être un point d’ancrage intéressant pour le spectateur, et on soupçonne que cela aurait pu être le cas dans une autre version du script. Mais non : La Naissance du Dragon aurait pu tout aussi bien s’intituler L’apprentissage d’une endive, puisque le film, dans un acte de pur whitewashing, s’intéresse au contraire à un personnage fictionnel (quoique largement inspiré de Steve McQueen, puisque l’acteur de Bullitt fut un élève de Lee et un proche ami) nommé Steve McKee (sic), qui prend des cours à Chinatown et idolâtre en même temps le maître Shaolin en visite aux USA. Interprété sans une once de charisme par Billy Magnussen – qui ? -, ce héros transparent et idiot, a donc comme meilleur ami un joueur malchanceux asiatique, tombe amoureux de sa soeur, prisonnière d’un gang mafieux régnant sur le quartier et asiatique elle aussi, et a besoin de l’aide de Lee et Wong pour la libérer… Un pataquès inintéressant au possible, qui fait basculer le film dans la série B involontairement raciste, et plombe par son côté condescendant (Magnussen jure totalement dans le paysage culturel dépeint ici) une bonne partie du capital sympathie d’un film pourtant intrigant dans l’éclairage qu’il apporte sur la personnalité de ses combattants.

[quote_right] »Le premier montage réduisait presque Bruce Lee à une sorte de caméo de prestige »[/quote_right]Ce qui est encore plus invraisemblable, c’est d’apprendre que le premier montage mettait encore plus Bruce Lee sur le bas-côté, le réduisant à une sorte de caméo de prestige alors qu’il s’agit bien entendu de l’atout numéro un du projet. Dans le rôle, Philip Ng succède au très capable Jason Scott Lee et au très ressemblant Kwok-Kwan Chan (qui a interprété la légende dans Ip Man 3), en apportant sa propre touche agressive à un personnage pas exactement sympathique. Le film, qui n’a d’ailleurs pas vraiment plu à la famille de la star, dépeint Lee comme un type vaniteux, égocentrique jusqu’au vertige, tellement vantard qu’on aimerait bien lui remettre les idées en place s’il n’était pas… lui-même. Lors d’une scène d’entraînement collectif, il apparaîtrait presque comme un méchant de cartoon, un avatar du Cobra Kaï des antiques Karaté Kid persuadé que la meilleure défense est l’attaque. Ce traitement caricatural et outrancier, facilité de scénario pour mieux opposer le jeune Bruce au sage Wong Jack Man, finit de desservir un long-métrage pourtant pas honteux lors de ses scènes de combat, le duel tant attendu (qui n’est même pas le climax du film) se montrant notamment à la hauteur des attentes pour les amateurs du genre, avec son découpage aéré, sa tension parfaitement établie et des performances physiques convaincantes de la part de ses deux interprètes.