Oro, la cité perdue : les chimères de l’enfer vert

par | 5 août 2018

Avec ses conquistadors s’entretuant pour une cité d’or, Oro évoque inévitablement Aguirre. En moins mémorable, mais tout aussi cruel et étouffant.

S’il y a bien une contrée qui exalte un parfum éternel d’aventure, c’est bien l’Amazonie. Le « poumon vert » de notre bonne vieille Terre est depuis des siècles le symbole d’une Nature mystérieuse et implacable, que l’on affronte à ses risques et périls, au cœur de sa jungle impénétrable ou le long de son fleuve sans fin. Ce rêve de gloire et de dépassement des éléments était celui qui animait dès le XVIe siècle les Conquistadors espagnols. Si la conquête de l’Ouest américain fut synonyme de génocide, on sait moins le carnage que représenta également la colonisation de l’Amérique du sud par les Espagnols. Oro, la cité perdue, nominé six fois dans son pays aux Goyas, arrive pour reprendre les choses là où le Aguirre, la colère de Dieu et plus récemment (et dans un autre style) The lost city of Z les avait laissées : dans les entrailles de l’Enfer vert, aux côtés de « conquérants » qui aveuglés par leur soif de l’or, délaissent toute raison et noblesse d’esprit.

La jungle aux mille dangers

Nous sommes en 1538. Martin Davila (Raul Arevalo, réalisateur l’an dernier de La colère d’un homme patient) et le sergent Bastaurrés (l’excellent José Coronado) sont des soldats expérimentés faisant partie d’une expédition lancée par le roi d’Espagne pour localiser la cité d’or mythique de Teziutlan, que le royaume veut conquérir à tout prix. Mais les dangers de la jungle (tribus indigènes cannibales, serpents à la morsure mortelle, caïmans : faites votre choix) ne sont rien comparés aux querelles qui déciment peu à peu le groupe emmené par le vieux Don Gonzalo (Jose Manuel Cervino) et son second Gorriamendi (Oscar Jaenada). Les clans se forment en fonction de la province d’origine des soldats, et la présence de la jeune femme de Gonzalo, Doña Ana (Bárbara Lennie, L’Accusé), excite les convoitises. Pour ne rien arranger, les éclaireurs informent Gonzalo qu’une autre expédition est sur leurs talons, dans le but de le juger pour trahison…

"Le film ne s’extirpera pratiquement jamais de ce décor étouffant suintant la mort et la fatigue."

Du réalisateur et scénariste Agustín Díaz Yanes, on connaissait jusqu’à présent le magnifique Capitaine Alatriste avec Viggo Mortensen dans le rôle-titre. Un film d’aventure picaresque, visuellement splendide, et déjà une adaptation d’Arturo Pérez-Reverte. Oro est l’adaptation d’un texte inédit du prolifique romancier espagnol et partage avec son prédécesseur cette vision dépassionnée et érudite de l’Histoire du pays, qui se manifeste dès les premières minutes. Avec sa voix off présentant l’ensemble des personnages et forces en présence (l’expédition emmène avec elle un scribe, qui inscrit dans le marbre la « légende » des colons), sans s’appesantir sur le contexte historique qui l’entoure, Oro affirme d’emblée son parti-pris narratif et esthétique. Tourné aux Canaries, le film ne s’extirpera pratiquement jamais de ce décor étouffant suintant la mort et la fatigue. Malgré leurs armes, leurs cartes et leurs éclaireurs, les conquistadors sont perdus dans ce labyrinthe à l’autre bout du globe, à la poursuite d’une chimère dont ils se partagent ironiquement les bénéfices avant même de l’avoir découverte.

Un pour tous, chacun pour soi

La certitude, inconsciente sans doute, qu’on les colons d’être fauchés par le destin avant de terminer leur quête, les pousse à reporter leur frustration sur les indigènes (les soldats ne sont unis que dans l’adversité, notamment lors d’une attaque contre une tribu cannibale qui évoque Le 13e Guerrier) et surtout leurs propres compagnons d’armes. Rarement un film aura-t-il montré des personnages aussi lassés par leur propre folie meurtrière. Dans Oro, on embroche son prochain pour un mot de travers, on laisse ses amis mourir seuls quand on ne regarde pas avec dédain un camarade se faire étrangler pour avoir désobéi à son lieutenant. Belle métaphore que de montrer cette mosaïque d’hispaniques, capitalistes avant l’heure, s’entre-dévorer pour récolter une hypothétique gloire et une fortune encore plus aléatoire.

S’il parvient à nous immerger dans son ambiance froidement désespérée, Oro, la cité perdue pêche malgré tout par le caractère épisodique de sa narration. Une progression narrative hasardeuse, faite de péripéties arbitraires et expéditives, cloue un peu l’épopée promise au sol. Le spectateur n’est pas non plus aidé par la bande originale erratique, jamais à la hauteur des images qu’elle illustre. Agustín Díaz Yanes peut néanmoins compter sur une brochette d’acteurs au diapason d’un récit sans héros positif : Arévalo fait un Davila impavide aux côtés de José Coronado, dans un registre familier d’officier bourru. Mais c’est le moustachu Oscar Jaenada, vu cette année dans Escobar, qui marque le plus les esprits en bras droit ambitieux et impitoyable à la dégaine de corsaire. Un personnage aussi typiquement espagnol et plein de panache que ses congénères, mais tout aussi impuissant face à l’omnisciente et farouche Amazonie…