Bond a fêté cette année ses 50 ans d’existence, et Skyfall semble rendre compte de cette réalité dans la conception même de son scénario. Au bout de trois épisodes, Craig/007 patauge en pleine crise de la quarantaine, fait le bilan de son passé et de sa nature de machine à tuer/baiser/espionner, pour repartir du bon pied comme en 62. Cet apitoiement sur soi-même, à l’œuvre depuis l’intronisation de Craig dans le rôle, est représentatif d’une époque où les super-héros ne sont jamais autant canonisés que lorsqu’ils s’adonnent à l’introspection, et où la valeur reine du cinéma d’action est moins la frime tous azimuts que le désenchantement permanent. Comme s’il fallait s’excuser pour la débauche de moyens, les cascades vertigineuses, les filles de rêves et l’évasion promises par cette licence commercialement inépuisable.
James Bond a les mâchoires plus crispées que jamais dans Skyfall, vendu comme le meilleur 007 de l’histoire, ne serait-ce qu’à cause du pédigrée de l’équipe engagée sur le projet. Autour de Daniel Craig se presse une foule de noms prestigieux, du monteur Stuart Baird au compositeur Thomas Newman, en passant bien sûr par Sam « American Beauty » Mendes et Javier Bardem. Le film abandonne également (pour un temps ?) la mythologie paranoïaque mise en place dans le diptyque Casino Royale / Quantum of Solace pour revenir à quelque chose de plus intime, à l’essence même du mythe bondien.
L’espion qui m’aimait un peu trop

Bond (Craig) et Sylva (Bardem) font connaissance. Y aurait pas comme un peu de tension sexuelle, là ?
Le premier plan du film joue sur le clin d’œil (un jingle familier retentit, une silhouette floue apparaît dans un cadre de lumière blanche) comme pour aguicher le spectateur. Pourtant, sa composition fait figure de note d’intention : Skyfall veut jouer la carte du mystère, aller au-delà du superficiel et des apparences (la silhouette iconique) pour plonger tête baissée dans la psyché contradictoire de Bond (ce sont ses yeux qui apparaissent en premier de manière nette, en gros plan). Note d’intention confirmée par le trépidant pré-générique, qui voit le personnage chuter et pas seulement de manière symbolique, et par le traditionnel générique, qui se termine comme par hasard sur les mêmes yeux bleus métalliques de Daniel Craig.
On ne s’étonnera donc pas de voir la légitimité de l’agent 007 remise en cause par ses supérieurs, d’assister à un débriefing psychanalytique glacial (mais constellé de bons mots rappelant que la licence n’est pas britannique pour rien), ou, plus important, de comprendre que ce Bond-là n’est plus infaillible, ni en avance sur ses ennemis. Car si le méchant en titre, Sylva (Javier Bardem dans un numéro de cabotinage flamboyant), a le look et l’intonation d’un racoleur de bar à hôtesses à Pigalle, il n’en est pas moins, lui aussi, un « fils prodigue », anciennement au service de sa Majesté et à la tête de son propre empire criminel. Il a une dent contre M et l’Empire britannique, et compte bien régler son compte au « fils préféré » par la même occasion. On se croirait dans 24 heures chrono, et avec sa quasi absence de gadgets, de filles faciles, de romance et de gros bras cartoonesques, Skyfall ressemble encore moins à un Bond classique que ses deux prédécesseurs.
Sam Mendes, qui débarque dans l’univers de 007 avec un CV très éloigné de ses collègues, a, de fait, plus à cœur d’explorer les tourments de son espion d’élite que de multiplier des cabrioles désormais qualifiées de « bournesques ». On troque donc la shaky cam vomitive et le montage incompétent de Quantum of Solace contre d’amples mouvements de caméra, des séquences faisant la part belle à la performance d’acteur (le plan d’introduction de Sylva, quasiment symétrique de celui de Bond, en est le meilleur exemple) et une science du cadre maniériste, faisant de ce 23e opus un objet étrange : un film d’action léché et patient, comme on en fait plus aujourd’hui. Sauf chez Christopher Nolan.
Vivre et laisser maman mourir

Bond et M (Dench) : pour la patrie, pour l’honneur et pour les besoins de l’histoire, ces deux-là ne se quittent plus.
Le réalisateur des Noces rebelles n’a pas caché l’influence que pouvaient avoir les blockbusters du britannique (lui-même fan avoué de 007) sur l’esthétique de Skyfall, mais aussi sur les thématiques de son histoire. Difficile de ne pas voir dans le plan échafaudé par le traître Sylva, comme dans ses « cicatrices », des échos du Joker de The Dark Knight, ou de ne pas penser à Bruce Wayne lors du retour d’un Bond orphelin dans le manoir familial. On a même droit à un trauma à base de « batcave » et à un ancien domestique faisant la leçon au héros soudain ramené à son statut d’éternel gamin rebelle.
On ira pas jusqu’à dire que ces similitudes sont calculées, contrairement à tous les clins d’œil à la saga qui pullulent dans le script (du siège éjectable au « tremplin reptilien » en passant par le stylo explosif, ça n’arrête pour ainsi dire jamais). Après tout, les travaux de déconstruction des mythes héroïques ne datent pas d’hier, et l’histoire de Skyfall n’a rien de révolutionnaire si on oublie de quelle série on parle. Et même dans ce cadre, Le monde ne suffit pas, il y a quelques années, mettait déjà M (Judi Dench, toujours au poste) face aux conséquences de ses choix, sous la forme d’un techno-terroriste scarifié attaquant l’Angleterre là où ça fait mal : le MI6. Là où Skyfall se démarque, outre sa dimension œdipienne soulignée au marqueur rouge, c’est dans le refus de céder aux sirènes du divertissement pétaradant et de l’action grandiloquente – excepté durant l’introduction à Istanbul, d’ailleurs en grande partie shootée par la seconde équipe. Que l’on soit à Shangaï, Macau ou Londres, le film joue avant tout sur le suspense, l’atmosphère, les jeux d’ombre et de lumière.
Les clins d’œil, les dialogues à double sens, la redistribution de rôles bien établis, tout comme le style visuel du film, servent ainsi à synthétiser une bonne fois pour toutes le mythe 007, quitte à lui donner l’apparence d’un espion lambda. Un super patriote à la carrure d’agent de sécurité, sapé comme un prince, mais qui n’a guère plus d’influence sur le cours des choses que n’importe quel fonctionnaire armé. On est en 2012, quoi, c’est fini les cocktails à la noix de coco !
La chute de la maison Bond
Le film de Mendes trouve sa légitimité dans son dernier acte, lorsque les valeurs s’inversent, que le titre trouve son explication, et que le décorum bondien disparaît totalement. C’est dans ces ultimes séquences que transparaît pour de bon le génie du chef op’ Roger Deakins, partenaire des frères Coen ciselant des ambiances rurales époustouflantes dans une production de cette ampleur. Alors qu’il passait son temps à détruire les bases secrètes de ses ennemis (Sylva en a bien une, mise de cotée en même temps que la James Bond girl frenchy, Bérénice Marlohe), c’est ici Bond qui est envahi sur ses terres écossaises, façon Chiens de Paille mais en mode Agence tous risques. L’arme de référence devient le fusil à canon scié ou le coutelas, et les comptes personnels sont réglés sur fond de brasier infernal. On voit alors se dessiner une parenté avec un Bond mal-aimé : là où Casino Royale remettait au goût du jour les tourments amoureux du 007 d’Au service secret de sa majesté, Skyfall marche lui sur les traces brutales et « artisanales » de Permis de tuer. Deux semi-échecs en avance sur leur temps, finalement digérés pour une nouvelle génération biberonnée aux Bourne et Jack Bauer.
Malgré les apparences et l’ambition marquante du film (qui en annonce d’autres, si on en croit la promesse du générique de fin), Skyfall n’est pas si novateur qu’il penserait l’être. Ce que l’on peut en retirer, c’est qu’il s’agit d’une véritable claque visuelle (un Oscar pour Deakins ! Après neuf nominations…), racée et envoûtante, à la crédibilité toute relative – le plan secret de Sylva est objectivement surréaliste – et aux « coups de coudes » complices trop insistants. On passera sur les placements produits toujours aussi impressionnants – celui d’une certaine marque de bière, principalement. Mais c’est aussi un remarquable travail de réinterprétation du mythe, à la fois foisonnant et dépouillé à l’extrême, Daniel Craig se révélant plus mutique que jamais dans un rôle qu’il incarne désormais entièrement. C’est de bon augure pour la suite, qu’on espère malgré tout, en grands nostalgiques d’une époque plus insouciante, moins pathologiquement auto-centrée.
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Skyfall
De Sam Mendes
2012 / Angleterre / 143 minutes
Avec Daniel Craig, Javier Bardem, Judi Dench
Sorti le 26 octobre 2012
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Soit dit en passant, la scène de fin, sonne clairement comme un bouclage de boucle, avec le retour du bureau de M, intérieur bois et porte à l’intérieur capitonné de rouge visible dans Dr No… Au delà, de cette énième référence, comme mentionné dans l’article, il y aura à mon sens un avant et un après Skyfall. Je m’explique [ATTENTION, RISQUE DE SPOILER !!!]. Dans tous les précédents opus, à part l’immersion des histoires dans le contexte historique mondial (guerre froide, émergence du bloc asiatique, terrorisme international, etc.), il n’y avait que peu d’éléments narratif impactant le film suivant. Certes toute la série de films abordant la thématique du Spectre, implique une forte liaison entre les films. Mais, l’évènement majeur de la fin de Skyfall, à savoir la mort de M, et son remplacement par un autre M (un homme, cette fois), insuffle à la franchise une véritable notion de temps qui permet de classer chronologiquement les films… (ce qui était beaucoup plus compliqué auparavant) En sortant de la séance de Skyfall, on se dit naturellement que Judi Dench en M, c’est fini. Et pourtant, quand on y réfléchit de plus près, on se rappelle que le diptyque Casino Royale / Quantum of Solace nous laisse sur une affaire non classée. Où est passé Mr White ? Quelle est cette fameuse organisation criminelle dont on nous a parlé pendant 2 films (et dont la production a nié à une époque qu’il s’agisse du Spectre…) ? Et de se poser la question de la place de Skyfall dans la chronologie des aventures du célèbre espion, notamment par rapport à ce fameux diptyque, à un hypothétique volet clôturant l’enquête entamée, mais aussi aux précédentes aventures de 007. Parce que, oui, la question se pose également pour tous les films dans lesquels Judi Dench a campé le rôle de l’espion en chef, autrement dit, tous les 007 depuis Goldeneye… Avant Skyfall, on ne se demandait pas pourquoi depuis Goldeneye, M était une femme. La réponse naturelle lorgnait plutôt du côté de la volonté de la production de relancer la franchise en insufflant du sang neuf, le monde ayant changé depuis le dernier Bond en date (Permis de tuer 1989 / Goldeneye 1995). Bref ! Du coup, on se rend compte qu’en tuant un personnage central de la franchise (qui ne disparait pas puisqu’il est remplacé), Skyfall a mis un bon coup de pieds au cul de nos certitudes (ou plutôt de notre absence de questionnement) sur l’univers Bondien. En cela, ce « Bond 23 » est une pierre angulaire de la maison. Et les prochains films à sortir, devront prendre en compte tous ces éléments narratifs, au risque de perdre en clarté, de mettre à mal le mythe, et du même coup, de perdre des spectateurs (on ne parle pas encore des fans, mais ça peut suivre assez vite ! On a déjà vu des sagas se faire savater par un film, et perdre tout crédit ensuite —>>> Matrix, par exemple).
Chronologie approximative aux vues des évènements de Skyfall :
– Casino Royale
– Quantum of Solace
– Goldeneye
– Demain ne meurt jamais
– Le monde ne suffit pas
– Meurs un autre jour
– Skyfall
– Docteur No + tous les autres films jusqu’à Permis de Tuer…
J’attends vos réactions… je suis curieux de voir si on partage le même avis sur Skyfall !
En gros, ce que tu dis, c’est que James Bond est un métamorphe qui adopte rétroactivement les modes vestimentaires des décennies précédentes au fur et à mesure qu’il vieillit. Pfew !
Plus sérieusement, c’est vrai que la fin rattache avec quelque peu de maladresse je trouve, les wagons de la mythologie bondienne, mais je sens moins le besoin d’instaurer une nouvelle timeline comme a pu le faire le dernier Star Trek, que celui de réinterpréter pour les années 2000 tous les codes, clichés et passages obligés de 50 années de 007. Si ça veut dire {SPOILERrrrr} un nouveau M et une nouvelle Moneypenny, et des références bien grosses à Dr No, et une Aston Martin téléportée depuis 1965, va falloir se faire à l’idée, par exemple, que Bond se marie, parte dans l’espace ou envahisse une base sous-marine un de ces jours. Entre autres exemples…
En reponse à l’Argentin:
Ton raisonnement est bon, mais pour ta petite chronologie, je ne suis pas totalement satisfait:
Au début de goldeneye, quand Bond va dans le bureau du nouveau M, il lui demande à boire en disant que son prédécesseur avait du scotch. M lui repond à ce moment-là qu’elle ne boit que du bourbon. Cela veut donc dire que Bond, avant M (judi), travaillait pour un autre M avant elle.
Or on apprend dans Casino Royale, que M (judi) est son premier mentor. (donc deja première incohérence).
Il y a dejà Moneypenny dans goldeneye, alors qu’elle n’est censé arrivé que dans skyfall (pareil pour Q).
Il y a donc une véritable incohérence sur M (judi). Elle est à la fois présente comme un successeur d’un autre M dès goldeneye, que comme le premier mentor de Bond dans casino royale.
Pour moi il n’y a aucun doute sur la chronologie:
– Casino royale
– quantum of solace
– skyfall
– Docteur No + tous les autres films jusqu’à Permis de Tuer…
– goldeneye
– Demain ne meurt jamais
– Le monde ne suffit pas
– Meurs un autre jour
Je pense qu’au vue de la performance de l’actrice Judi dench dans le role de M dans les Bond avec Pierce, Martin Campbell la voulait pour incarner le premier mentor de Bond dans Casino Royale; ce qui créa cette incohérence entre les derniers bond (avec Pierce), et les nouveaux avec Craig.
Mais ce qui est sur, c’est que les Bond avec Pierce, sont bels et bien les derniers dans l’ordre chronologique. Et ce qui est sur c’est que les bond avec Craig, sont bels et bien les premiers.
@Stormy : Merci pour ta réponse ! Je savais bien que j’aurais re-regarder les films avant de poster. Je ne me rappelais plus de ces détails de GoldenEye…
Moralité de l’histoire, les incohérences sont déjà là, et ça n’apas l’air de trop déranger les fans ! ^_^ Du coup, je remballe mes théories à deux centimes sur la perte de crédit ! 😉