Qu’un producteur ait apparemment jugée valide l’idée de mixer From Hell et Seven peut se comprendre. Sur le papier, n’importe quel amateur de mystères, d’enquêteurs disparaissant dans la brume de ruelles mal famées, de génie du crime aussi sadique que méticuleux et d’horreur gothique signerait tout de suite pour voir ce fantasme réalisé. L’ombre du mal, alias The Raven (Le corbeau), qui a fait récemment l’ouverture du festival de Bruxelles, se charge de nous ramener rapidement à la réalité : sous la houlette du réalisateur de V pour Vendetta et surtout Ninja Assassin, le résultat ne pouvait dépasser le stade de la série B routinière et antidatée.

Poe, sa vie, ses meurtres

Edgar Poe (Cusack) et sa blonde (Alice Eve), un couple aussi assorti que 50 Cent et Céline Dion.

Ce paradoxe tenace, cette impression étrange que quelque chose ne va pas, cette sensation bizarre nous tenaille pendant toute la projection de L’ombre du mal. On nage ici en plein paradoxe : L’ombre du mal a pour héros Edgar Allan Poe, le célèbre écrivain mort dans la misère à Baltimore au tournant du XIXe siècle. Le scénario livré par un duo venu de la télé, Ben Livingston et Hannah Shakespeare (sic), imagine dans ses derniers jours, Poe se retrouve à enquêter avec la police sur une série de meurtres inspirés de ses plus célèbres nouvelles. Apparemment, ce serial killer avant l’heure est un fan averti de l’œuvre « poeienne »…

Pourquoi, dans un film suivant les traces d’un des plus fiévreux auteurs anglo-saxons, maître précurseur de l’imaginaire morbide et peintre haut en couleurs des bas-fonds, l’imagination fait-elle tant défaut aux scénaristes ? Pourquoi L’ombre du mal, malgré son cachet « alanmooresque » de par son thème de l’imaginaire nourrissant la réalité en même temps qu’elle en souligne l’absurdité, délaisse ainsi le vertige induit par cette mise en abyme des « scènes cultes » de l’œuvre de Poe (du pendule tranchant à l’assassinat dans la rue Morgue, en passant par l’enterrée vivante, tout y passe) pour torcher du sous-Saw en costumes à peine digne d’une fin de soirée sur M6 ?

Une époque formidable

Edgar Poe et le détective Fields (Luke Evans) rament pour trouver le coupable.

L’ombre du mal ne parle pas d’un mystère : c’en est un. Dans le rôle de l’auteur en bout de course, célébré et retombé dans l’oubli de son vivant, John Cusack délivre une prestation pour le moins somnambulique, tour à tour cabotin, absent, flamboyant ou mauvais comme un cochon, en tout cas rarement dans le ton d’un film qui hésite constamment entre le polar rétro à la Fincher ou le mode gorasse intégral pour attirer les foules – sang numérique inclus, on est pas chez McTeigue pour rien. Le reste du casting joue les utilités, et se paie le luxe de révéler un coupable (car il y a un whodunit – puisqu’on vous dit que L’ombre du mal la joue rétro !) parmi les moins menaçants qu’on ait vu de récente mémoire. Sa « grande explication » est à l’image du scénario : peu convaincante, déjà vue cent fois ailleurs (en mieux jouée) et expédiée sans vraiment y croire.

Le From Hell des frères Hugues, s’il réussissait à poser une atmosphère lugubre, élaborée, à la fois lointaine et si familière (grâce entre autres à la Hammer), échouait aussi à nous intéresser à sa traque policière, l’intérêt se situant plus dans la peinture d’une époque tourmentée que les mystères qui y prennent place. Plutôt qu’un suspense préfabriqué, propice à de nombreuses chutes de rythme et à une absence criante de tension, la meilleure carte à jouer était de rendre cet univers vivant, viscéral, bref, de comprendre comment les excès macabres de Poe étaient en quelque sorte un reflet des inquiétudes de leur temps, puisqu’un fou les reproduit ici « en vrai ». Bref, pour faire honneur à cette grande plume, il aurait fallu un peu plus de verve devant et derrière la caméra. En l’état, il est plus sage de retourner réviser l’intégrale d’Edgar Allan au coin du feu. Histoire de vraiment frissonner, cette fois.


[styled_box title= »Note Born To Watch » class= » »]
Unsurcinq
L’Ombre du mal (The Raven)
De James McTeigue
2011 / USA / 111 minutes
Avec John Cusack, Alice Eve, Luke Evans
Sortie le 20 juin 2012
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