Ceux qui chercheraient dans Moonlight un message politique, un statement comme on dit aux USA, en seront pour leurs frais. Le sujet principal, unique, du film événement de Barry Jenkins, est un jeune garçon noir, Chiron, qui grandit dans une banlieue à la fois paradisiaque et dangereuse de Floride, et vit son homosexualité comme un fardeau insoutenable. Chiron est une somme d’altérités concentrée dans un corps de garçon que l’on voit grandir pour devenir un homme qui n’est que l’ombre de ce qu’il pourrait être. Moonlight est l’autopsie à fleur de peau d’une vie dont la tragique ironie veut qu’elle soit à la fois unique et ordinaire. Mais Jenkins n’en tire pas pour autant un film misérabiliste, bien au contraire : il s’agit d’une révélation, bien loin des clichés habituels du film indé estampillé Sundance.

Un destin brisé en trois actes

Moonlight : une vie moins ordinaire

Chiron, surnommé « Little » et joué à 9 ans par l’extraordinaire Alex Hibbert, grandit dans une cité mal famée de Miami, appelée Liberty City (sérieusement), seul avec sa mère (Naomie Harris), dont le quotidien esseulé la pousse dans le piège de la drogue. Les repères temporels du film sont discrets, mais nous sommes vraisemblablement dans les années 80 : la drogue inonde la Floride, et les quartiers pauvres, aux décors tropicaux trompeurs, où grandit Chiron, sont particulièrement touchés par cette vague de poudre blanche. Pas étonnant, alors, qu’il tombe un jour sur Juan (Mahershala Ali, la révélation de House of Cards et Luke Cage), à la tête d’un réseau de dealers. Posé, protecteur, bienveillant, Juan voit en Chiron, persécuté par ses petits camarades, une sorte de rédemption par défaut : un frêle récif qu’il pourrait modeler, éduquer même. Seulement, le crack que la mère de Chiron consomme est le même que celui qui fait sa fortune, et lui permet de mener un train de vie bourgeois.

Durant le deuxième acte, Chiron (désormais Ashton Sanders) traverse l’adolescence, toujours aussi mutique, encore plus seul, et désormais martyrisé par les brutes de sa classe. Malgré l’attention que lui porte son seul ami Kevin, l’homosexualité naissante de Chiron est un fardeau qui va le pousser à son point de rupture. Le troisième acte est la conséquence directe de cette période paroxystique : Chiron (impressionnant Trevante Rhodes) a changé de mode de vie, s’est « adapté » pour mieux survivre. Il s’est conformé à son environnement social, qui l’a façonné malgré lui. Un appel de son vieil ami Kevin va faire ressurgir les fantômes du passé, et fendre la coquille que le jeune homme a passé toutes ces années à bâtir.

Souvenirs éthérés, réalité déchirante

Moonlight : une vie moins ordinaire

À la base, Moonlight est l’adaptation d’une pièce de théâtre quasi-autobiographique, « In moonlight black boys look blue », écrite par Tarrel A. McCraney, jamais jouée sur scène. Jenkins a choisi le principe du récit en trois actes, condensant en moins de deux heures 15 ans de la vie de son héros, sous une forme qui peut évoquer un Boyhood aux ellipses plus tranchées. Mais les comparaisons s’arrêtent là : si la réalisation invite volontiers à célébrer moment présent, à chérir le caractère volatile des moments de paix, qui peuvent surgir dans un contexte difficile, Moonlight demeure une chronique discrètement implacable. Parce qu’il nous paraît familier, voire banal, le destin de Chiron n’en est que plus déchirant. À aucun moment, nous dit Jenkins, la société ne laissera ce garçon s’épanouir comme il devrait. Certes, il trouve momentanément dans la demeure apaisante de Juan et sa femme Teresa (Janelle Monae) une sorte de domicile de substitution. Mais Juan, comme l’espoir d’une vie meilleure, finira par disparaître, laissant l’enfant livré à lui-même, proie désignée d’un environnement qui favorise la loi du plus fort et écrase ceux qui revendiqueraient même du bout des lèvres leur droit à la différence. Ce constat semble intemporel, pourtant il n’a jamais autant résonné que dans l’Amérique de l’ère Trump : les origines, la classe sociale puis la sexualité de Chiron joueront toujours contre lui, comme autant de marqueurs de masse qui enferment de force chaque communauté dans une case prédéfinie.

[quote_left] »Le spectateur est invité à pénétrer l’inconscient de Chiron, par la grâce de la réalisation véritablement épatante de Jenkins. »[/quote_left]Comme Kevin, nous avons tous à un moment envie de prendre Chiron dans nos bras, de l’assurer qu’il peut être lui-même et non celui qu’il pense devoir être. Le spectateur est invité à pénétrer son inconscient, par la grâce de la réalisation aérienne et véritablement épatante de Jenkins. Le défi qu’il devait relever avec Moonlight consistait à dépeindre le tumulte intérieur d’un personnage déboussolé et de plus en plus mutique : en d’autres termes, à laisser la caméra parler pour lui. Dès l’ouverture du film, avec ce travelling tournoyant qui épie la ronde nocturne de Juan, qui cède ensuite la place à un plan-séquence fébrile emboîtant le pas inquiet de Chiron, Jenkins établit un décor, une atmosphère, qu’il va ensuite consolider par touches successives. Inspiré ouvertement par le style de Wong Kar-Wai, Hou Hsiao-Sen, mais aussi  Claire Denis, Moonlight baigne, grâce à ses fulgurances, sa photo ouatée et solaire, dans un climat propice au réalisme poétique (témoin cette séquence d’apprentissage de la nage avec Juan, proche d’un baptême religieux dans son imagerie). Cette dimension éthérée, s’estompera quelque peu une fois Chiron arrivé à l’âge adulte : les apartés fondateurs sur la plage ont laissé la place à l’anonymat des cafés urbains et des appartements dénudés. Des cocons fragiles où les retrouvailles entre Chiron et Kevin (André Holland, touchant) déboucheront sur une conclusion dont le murmure ne fera qu’amplifier la puissance.


[styled_box title= »Note Born To Watch » class= » »]
Quatre sur cinq
Moonlight
De Barry Jenkins
2016 / USA / 111 minutes
Avec Alex Hibbert, Trevante Rhodes, Mahershala Ali
Sortie le 1er février 2017
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