Strange Darling : qui de nous deux terrorise l’autre ?
Exercice de style déroutant autour de la figure du tueur en série, Strange Darling s’impose par sa maîtrise et son casting. Immanquable !
Pour un spectateur rompu aux films d’horreur, Strange Darling débute de la plus familière des manières : sur les images d’une jeune femme blonde en détresse, courant à perdre haleine vers la caméra avec un regard de panique et du sang sur le visage. Et c’est ce qu’a priori le film de J.T. Mollner (réalisateur d’Outlaws & Angels et récemment scénariste de l’adaptation de Marche ou Crève) essaie de nous vendre : un thriller tendu, dont le pitch sardonique (« le récit d’une journée amoureuse dans la vie d’un serial killer ») donne déjà une idée du traitement biscornu que l’auteur compte appliquer au genre. Bête de festivals depuis deux ans – le temps qu’il a fallu pour que le long-métrage débarque en catimini sur Paramount+ en France -, Strange Darling tient pourtant de l’animal indomptable et imprévisible. C’est ce qu’en d’autres temps on aurait appelé un film de petit malin, qui connaît ses références (Tobe Hooper, De Palma, Argento et la plus imposante, Tarantino) sur le bout des doigts, mais s’en affranchit avec un aplomb décoiffant.
Horreur désordonnée
Parce qu’il repose sur des rebondissements patiemment amenés, dont la découverte renverse a posteriori le sens que l’on donne à l’histoire – basé sur nos propres « préjugés » de spectateur familier du genre – Strange Darling se savoure mieux si l’on ignore où il nous emmène. Découpé en 6 chapitres montés dans le désordre, le film s’ouvre sur un lugubre texte déroulant détaillant l’histoire vraie (c’est faux) d’un tueur en série ayant sévi entre le Wyoming et l’Oregon, et un court flash forward en noir et blanc ponctué par une réplique : « Est-ce que tu es un tueur en série » ? C’est dire si la note d’intention du film est claire : comment peut-on déceler la vraie nature d’une personne dont on ne connaît rien ? À partir de quel moment peut-on juger que les apparences sont trompeuses ?
« Strange Darling a tout de l’exercice de style intellectualisant le genre avec sophistication. »
Pour l’essentiel, le film tourne autour de la relation périlleuse entre deux personnages : la Dame (Willa Fitzgerald, de la série Scream) s’est embarquée dans un date nocturne avec un inconnu marié, le Démon (Kyle Gallner, Smile 1 et 2) et compte bien assouvir ses fantasmes tordus dans le motel où ils sont arrivés, malgré ses craintes – pour les femmes, placer intimement sa confiance dans un homme, même pour un coup d’un soir, c’est se mettre en danger, souligne-t-elle. Mais le film démarrant au chapitre 3, on sait qu’il faut s’attendre au pire : la Dame y est pourchassée à travers les bois par le Démon, armé d’un fusil de chasse. Ce qu’il est passé dans cette chambre, ce qu’il s’est passé dans la maison où la Dame s’est refugiée : tout nous sera révélé à rebours, selon une construction déstructurée qui a quelque chose de virtuose. Tout fonctionnerait bien remis dans l’ordre, mais cet éclatement chronologique est ce qui donne sa raison d’être à Strange Darling, ce qui lui donne ce pernicieux parfum de tour de magie sadique.
Sophistiqué, et alors
Avec son petit carton introductif soulignant fièrement que le film a été tourné en 35 mm (et par un directeur photo nommé… Giovanni Ribisi, qui démontre un sacré talent pour ce nouveau job), son amour des longues plages de dialogue intercalées entre deux éclats de violence grotesques, ses personnages secondaires croqués en deux lignes avec gourmandise (Barbara Hershey et Ed Begley Jr. composent un couple aussi étrange qu’attachant malgré leurs courtes apparitions), Strange Darling a tout de l’exercice de style intellectualisant le genre avec une sophistication qui peut énerver un peu. Pourtant, même s’il se pose en commentaire provocateur et réfléchi sur l’univers du thriller horrifique, et notamment sur la place qu’y prennent les personnages féminins – la question est souvent posée parmi les critiques de savoir si Mollner n’est pas involontairement misogyne dans sa démarche -, le film s’accueille aussi comme un pur plaisir de série B maniaque et visuellement marquante. Fitzgerald et Gallner, qui ont de l’alchimie à revendre, y trouvent sans aucun doute le meilleur rôle de leurs carrières respectives, de ceux dont on leur parlera encore dans 10 ans.
