The Villainess : hardcore Nikita

par | 21 mars 2018

À la fois barbare, clinquant et furieusement mélodramatique, The Villainess compense ses errements scénaristiques par une rage filmique enivrante. Accrochez-vous !

Comme c’est désormais la coutume, ou presque, à Cannes, The Villainess fait partie de ces films sud-coréens qui ont enflammé les séances de minuit lors de leur projection sur la Croisette. C’était en 2017, et presque un an plus tard, le quatrième film de Jung Byung-gil (l’inégal Confession of Murder) débarque enfin en vidéo, alors que le long-métrage continue de faire le buzz sur Internet grâce à des extraits de scènes d’action défiant l’entendement. The Villainess, ça n’est pas que ça, mais il faudrait être aveugle pour nier la puissance cinétique de ce thriller fourre-tout, où le clinquant le dispute à la virtuosité, et où la rage de filmer de son réalisateur – qui s’est payé au passage un ticket pour Hollywood – permet d’excuser les maladresses d’un scénario ressassant des clichés usés du film d’espionnage hard boiled.

Une ouverture d’anthologie

On ne vous spoilera rien en révélant que The Villainess s’ouvre sur un invraisemblable morceau de bravoure, durant lequel notre héroïne torturée Sook-hee (Kim Ok-bin, vue dans Thirst) démontre l’étendue létale de ses talents en décimant une centaine de malfrats dans les couloirs et les arrières-salles d’un bâtiment de Séoul. Pas d’exposition, pas d’explication, ces dix premières minutes constituent juste une décharge de violence pure et dure, quasi-intégralement filmée en vue subjective, avant qu’un plan « miroir » ne renverse brutalement les perspectives. Sook-hee flingue, découpe et tabasse tout ce qui atterrit dans son champ de vision, dans ce qui finit par ressembler logiquement à un niveau de FPS passé en version accélérée, et un hommage en trois dimensions à la scène du couloir d’Old Boy. Bien sûr, les raccords truqués sont visibles comme le nez au milieu de la figure, Hardcore Henry est déjà passé par là (mais The Villainess le surpasse sans peine esthétiquement, et s’avère surtout beaucoup moins beauf), et l’accumulation jusqu’à l’épuisement de cadavres s’empilant devant nous devient presque contre-productive. Mais en épuisant d’entrée le spectateur – et en faisant le tri parmi ceux qui rejetteraient d’emblée ce déferlement de pulsions meurtrières étrangement cathartique -, Jung Byung-gil nous fait aussi baisser la garde : une fois le public captivé, il peut entamer pour de bon son récit à double, voire triple vitesse, et conter de la manière la plus emberlificotée possible l’histoire d’une tueuse à gages en quête d’émancipation.

"Des scènes d’action stupéfiantes, faisant l’effet de shots d’adrénaline en plein cœur."

Sook-hee fait en effet partie de la longue liste fictive des jeunes filles enrôlées plus ou moins contre leur gré par les services secrets pour devenir une tueuse d’élite. Servir son pays pendant dix ans ou la prison : c’est en résumé le marché que lui propose Madame Kwon, patronne sévère de cette école de l’extrême peuplée de jeunes filles entraînées à la dure. Sook-hee devient un agent dormant, une arme fatale ayant surmonté la mort de son père puis de son mentor. À la fin de son « service », la jeune femme veut réaliser son rêve de devenir actrice de théâtre, et de mener une vie de mère normale. Mais l’agence qui l’a employé n’en a pas fini avec elle, et les hommes que le destin (re)met sur sa route vont l’obliger à prouver une fois de plus de quel bois elle se chauffe…

La mariée était en sang

Si ce pitch vous a fait momentanément penser à Nikita, ça n’est pas un hasard : dans ses moments les moins inspirés, The Villainess fait penser à un rip-off des productions EuropaCorp tourné au pays du Matin Calme. Si le film de Luc Besson est une référence évidente, tant les péripéties surmontées par Sook-hee semblent littéralement calquées sur son homologue français, le Kill Bill est aussi explicitement convoqué pour imposer cette figure de femme badass et pourtant fracturée émotionnellement. La double identité, le trauma de l’enfance, la maternité contrariée, la figure de la mariée immaculée pervertie par l’irruption de la violence : tout y est, et on vous a rajouté ce qui dépassait pour remplir la marmite d’un scénario à la fois plein comme un œuf et rempli d’impasses narratives. Difficile par exemple de comprendre le fonctionnement et l’organigramme de « l’école » tenue par Madame Kwon, qui passe pour un simple fantasme de scénariste rappelant des fleurons du bis comme Naked Weapon, ou l’utilité d’un montage alternant entre la vie présente de Sook-hee et son passé d’assassin. Jung Byung-gil s’amuse visiblement à éparpiller son récit façon puzzle, mais désamorce ce faisant une bonne partie de la tension et de l’intérêt que l’on porte au chemin de croix de son héroïne, à qui rien n’est épargné. Avec plus de 130 minutes au compteur, The Villainess aurait gagné à resserrer ses noeuds dramatiques, plutôt que de chercher à tout prix l’épate à double tiroir et les twists tardifs (l’un d’entre eux, révélé par un simple motif musical, est toutefois très efficace).

Car soyons honnêtes un moment, et sans prendre de haut l’interprétation intense et habitée de Kim Ok-bin, bien épaulée par Sung Joon et l’excellent Shin Ha-kyun (Save the green planet !) : pourquoi se rappellera-t-on de The Villainess, si ce n’est parce qu’il empile des scènes d’action stupéfiantes, faisant l’effet de shots d’adrénaline en plein cœur ? D’une poursuite en moto se transformant en combat de sabre (sic) zébré de plans tourbillonnant dans l’espace comme dans un anime survolté, à un assassinat raté dérapant en baston générale dans un restaurant japonais aux allures de bordel, en passant par le morceau de bravoure final qui démultiplie les décadrages impossibles (et les raccords voyants) comme si la vie du steadycameur en dépendait, The Villainess ne relâche jamais la pédale de l’intensité et de l’inventivité. Une énergie qui se met au service d’une personnage invraisemblable et bancal (ses rêves de liberté se résument à avoir une vie bien conservatrice de femme au foyer), que le réalisateur iconise malgré tout comme si rien n’avait existé avant. On est loin du souci de perfection tonale de Kim Jee-woon ou Park Chan-wook, mais ça reste du cinéma de divertissement sincère et grisant, parfait effectivement… pour une séance de Minuit.