Jusqu’à présent, le réalisateur britannique Ben Wheatley fait ce qu’on peut appeler sans-faute. En quatre films pour le moins singuliers, ce cinéaste jovial, érudit et pour le moins discret a bâti un univers à la fois violent et désenchanté, lié organiquement à son pays natal, et fascinant à tous points de vue. Les choses ont démarré après un apprentissage télévisuel, avec le film noir Down Terrace, avant de prendre une tournure bien plus angoissante avec l’inclassable Kill List. Une révélation, à mi-chemin entre Lynch, The Wicker Man et l’ambiance de misère sociale propre à un cinéma anglais prolétaire et révolté. Wheatley a ensuite légitimement enchaîné avec une œuvre moins désespérée, mais pas moins incorrecte, l’iconoclaste Touristes et son couple on ne peut plus mal assorti. Le très cintré A field in England, avec ses séquences d’hypnose et son noir et blanc charbonneux obtenu grâce à des objectifs trafiqués, faisait office de parenthèse expérimentale, avant que le réalisateur ne passe, logiquement, dans un autre monde : celui des coproductions à (plus ou moins) gros budget.

En attendant de voir naître son projet chéri Freak Shift, un film de monstres à la Del Toro, le réalisateur devrait enfin obtenir la reconnaissance qu’il mérite avec le rétro-futuriste High Rise, produit par StudioCanal. À l’origine, il y a un livre culte de JG Ballard, chantre de l’anticipation paranoïaque et de la déconstruction inquiète de la société de consommation. Un auteur présumé inadaptable, auquel s’est confronté David Cronenberg, le temps d’un Crash ayant sacrément remué ses spectateurs. Jeremy Thomas était l’un des producteurs du film, mais il portait à vrai dire à bout de bras depuis longtemps une autre adaptation, celle de I.G.H., qui faillit voir le jour au milieu des années 70, grâce à Nicolas Roeg. Il aura fallu 30 ans pour que le projet puisse finalement se monter, grâce entre autres à l’embauche en tête d’affiche d’une star « marvellienne » nommée Tom Hiddleston.

La lutte finale sera verticale

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À lui d’incarner dans High Rise le docteur Robert Laing, qui emménage en 1975 à Londres dans une tour d’ivoire ultra-moderne. Une bâtisse de près de 50 étages où tout est mis à disposition pour satisfaire les habitants : supermarchés, école, salles de gym, appartements hi-tech et lumineux… Un rêve d’architecte, mais qui cache un cauchemar de militant d’extrême gauche : la tour est en effet conçue, très littéralement, comme une échelle sociale, parquant au pied de la tour les classes populaires, tandis que les nantis organisent en haut, dans leurs vastes duplex, des fêtes sans fin, avec vue sur l’horizon. Alors que les luttes intestines empoisonnent de plus en plus le quotidien du docteur, les pannes et incidents se multiplient dans la tour. Bientôt, les résidents de High Rise cèdent à leurs plus bas instincts, et s’engagent pour de bon dans la lutte finale…

High Rise ne sera bien évidemment pas la première, ni la dernière œuvre d’anticipation à aborder le sujet de la lutte des classes sous un angle métaphorique. Le prisme du film de genre a par exemple permis récemment à une autre adaptation, Le Transperceneige, de délivrer un message politique fort et subversif, tout en offrant la perspective de création d’un incroyable univers. Celui de High Rise peut d’ailleurs être vu comme une transposition verticale du film de Bong Joon-Ho : les deux œuvres semblent partager cet humour très noir et cette obsession du cadre dans le cadre, sans se soucier du compromis. La seule différence étant que cette fois, le protagoniste principal évolue dans la sphère dominante de l’histoire, à mi-chemin entre l’architecte tout-puissant de la tour, M. Royal (Jeremy Irons), et le charismatique leader des « gens d’en bas », Richard Wilder (un Luke Evans massif et moustachu).

Les mystères de la tour

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Depuis l’avant-première très suivie au festival de Toronto, High Rise est resté invisible pour le public. Les premiers échos de la projection oscillent d’un extrême à l’autre : certains trouvent le film formellement impressionnant et complètement fou, d’autres lui reprochent un côté confus et indigeste. Ce qui est sûr, c’est que Ben Wheatley, qui a travaillé sur l’adaptation du roman avec sa femme et scénariste Amy Jump, ne semble laisser personne indifférent. Le film promet tout comme Crash son lot de violence décomplexée, de sexe orgiaque et de névroses en cascade, accentuées par l’architecture oppressante d’un bâtiment monstrueux, qui semble être un protagoniste à part entière du long-métrage. Même le poster du film, signé Jay Shaw, lui donne exclusivement la vedette.

Nous avions eu la chance, voilà déjà un an, de découvrir lors du Showeb destiné aux blogueurs, un promo reel exclusif du film, qui donne un aperçu cinglant et virtuose de la descente aux enfers à laquelle nous prépare le réalisateur. Une chose est sûre : malgré son casting luxueux (outre les trois stars mentionnées, on y retrouve également Sienna Miller, James Purefoy, Elizabeth Moss, et les habitués Neil Maskell et Reece Sheersmith), High Rise sera tout sauf un film confortable. Le premier teaser viral officiel, révélé en amont d’une sortie française désormais fixée au 6 avril 2016, s’abstient malicieusement d’en révéler trop, en prenant la forme d’une fausse pub invitant les spectateurs à découvrir ce fabuleux « High Rise », au son de la voix suave de Loki lui-même. Le montage, métronomique et précis, ne fait qu’entrouvrir les portes de ce monde dérangé et dérangeant, qu’il nous tarde à vrai dire de visiter !

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